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Les nouveaux théoriciens de la stratégie américaine

Les magazines ont évoqué, depuis son élection, le poids des chrétiens " fondamentalistes " auprès de G.W. Bush. Il s'agit d'un renouveau du courant protestant intransigeant venu des États du Sud, ce qu'on appelle la " ceinture biblique " (Bible Belt). On cite habituellement comme exemple de ces chrétiens fermes sur la morale, John Asheroft, le ministre de la Justice. Par contre, les journalistes ont désigné les ministres et conseillers à la Défense (Perle, Wolfowitz ... ) les plus durs, très favorables à Israël, comme modèles de " néoconservateurs " mais en général, ils se sont montrés discrets sur les bases des théories fondant cette politique. On sait qu'aux États-Unis, les instituts de toutes sortes se sont multipliés au XXè siècle. On les décrit comme des cercles de réflexion (think tanks) capables de séduire de larges franges d'intellectuels et de responsables politiques. Ils se sont donné pour tâche d'orienter plus ou moins discrètement la politique étrangère du pays dans un but longtemps affirmé comme prépondérant, celui du " business ". Il semblerait qu'il y ait quelques évolutions - à ne pas négliger.
ORIGINES DU COURANT
Le courant néoconservateur ne vient pas du Sud profond, il est issu des universités et instituts de la côte Est et également, en partie, de la Californie. Ses penseurs récusent d'autant mieux l'assimilation avec les fondamentalistes protestants qu'il s'agit d'intellectuels, " souvent juifs. ayant commencé à gauche ". Certains se déclarent même démocrates, ce qui depuis le 11 septembre et la guerre du Golfe 2 ne veut plus dire grand-chose. Contrairement aux pieux protestants, ils prônent. dans les questions de société et de mœurs, des positions plutôt de gauche. On a compris que la particularité et la force - de l'administration Bush est d'avoir fait cohabiter les deux courants. Alors qu' Ashcroft a enseigné dans une université confessionnelle protestante de la Caroline du Sud, la Bob-Jones University, considérée comme une forteresse du fondamentalisme, Wolfowitz (voir L.F. n' 55 1, pp. 11 - 13) est juif et issu d'une famille d'enseignants de la côte Est. C'est là qu'il fut dans les années 60 profondément influencé par deux professeurs brillants : Allan Bloom et Albert Wohistetter.
Le premier est un disciple du philosophe " juif d'origine allemande ", Leo Strauss ; le second fut d'abord un professeur de mathématiques avant d'être réputé comme spécialiste de la stratégie militaire. On considère aujourd'hui que le courant néoconservateur s'inspire largement de ces deux penseurs.
Il apparaît que la dénomination de néoconservatisme est un nom par défaut. Répétons-le, ses tenants ne veulent pas maintenir l'ordre établi ou les valeurs de ce qu'on appelle ainsi en Europe. C'est ce qu'a dit Francis Fukuyama, auteur de La Fin de l'histoire, dans un article du Wall Street Journal du 24 décembre 2002. A bien regarder, selon certains commenta-teurs de la droite identitaire américaine, nombre de leurs approches, viennent même du " mouvement juif-américain trotskiste des années 30 et 40, qui a muté en mouvement libéral anti-communiste entre les années 50 et 70 et qui représente au final aujourd'hui une sorte de droite militariste et impérialiste qui n'a pas de précédent dans l'histoire de la culture ou de la politique améri-caine. " (Michael Lind, The Weird Men behind W. Bush'War, publié par Mer, cité par Faits et Documents n' 152). Ce qui est sans doute un jugement un peu trop catégorique mais exact dans le fond.
Il est bien plus exact de les définir comme des " idéalistes -optimistes, convaincus de la valeur universelle du modèle démocratique américain " (Alain Frachon et Daniel Vernet, in Le Monde, 16 avril 2003). Ils critiquent l'Etat-providence consolidé par les gouvernements des années 60 (Kennedy, Johnson mais aussi Nixon). Dans les années 70, ils considéraient que la détente profitait essentiellement à l'URSS et non a l'Occident. Ils récusaient la Realpolitik d'un Kissinger et ce qu'on appelle " l'établissement " politique et universitaire majoritairement à gauche. Parmi leurs inspirateurs, notons, deux anciens marxistes, qui ont ensuite condamné vivement le système sovié-tique, Irving Kristol et Norman Pordhoretz (il a fondé la revue Commentary).
Certains observateurs français (tel J.F. Revel), ont considéré à juste titre que le néoconservatisme était une sorte de réaction aux bouleversements multiples des années 60. Ce courant critique en effet - à la suite de Leo Strauss - le relativisme moral et culturel de ces années révolutionnaires et considère que ce relativisme absolu allait déboucher sur le " Politically cor-rect " des années 80. Ces critiques ont été brillamment défendues par Allan Bloom plus connu du public français. Dans L'âme désarmée (essai sur le déclin de la culture générale) il a finement analysé les dérives du relativisme dans ce domaine précis. Il dénonce les absurdités les plus graves (" Tout est devenu culture ; culture de la drogue, culture rock, culture des gangs de la rue et ainsi de suite sans la moindre discrimination. L'échec de la culture est devenu une culture "). Cette attitude aboutit pour les plus simplistes, c'est-à-dire la majorité, à refuser de reconnaître la supériorité de la civilisation occi-dentale en aucun domaine, à la mépriser par esprit de système. Le livre de Bloom fut un grand succès, d'autant qu'il était confirmé par d'autres travaux pertinents [par exemple le Culture et contre-cultures de Jean-Louis Harouel (Éditons PUF)].
LEO STRAUSS ET SES ÉLÈVES
Le philosophe dont la pensée a influencé le courant " néo-conservateur " fut donc Leo Strauss dont Raymond Aron conseillait fortement la fré-quentation à ses meilleurs élèves. Bien entendu, le courant politique dont nous parlons a puisé dans d'autres sources que chez le philosophe, par-fait connaisseur des textes classiques et de la Bible. Mais son influence est manifeste. Il a beaucoup réfléchi sur les fondements de l'Occident qui, pour lui comme pour la plupart des penseurs, est issu d'Athènes et de Jérusalem.
. Strauss naquit en 1899 en Hesse, il émigra dans les années 30 (il prit part aux controverses contre le théoricien de la droite allemande Carl Schmitt) : il passa à Paris, en Angleterre, débarqua à New-York où il enseigna, puis à Chi-cago où il fonda le Committee on Social Thought. Il pensait que la démocra-tie ne pourrait s'imposer que par la force et il critiquait très pertinemment le rejet des valeurs morales par la modernité. Pour lui, ce rejet notamment de la vertu, base (théorique) de la démocratie, se trouve dans les Lumières qui ont mené à l'historicisme et au relativisme, au " refus d'admettre l'existence d'un Bien supérieur se reflétant dans les biens concrets, immédiats, contin-gents, mais ne se réduisant pas à eux... " (MM. Frachon et Vernet, art. cité).
Sur le plan politique ou plutôt diplomatique, le relativisme conduisit à la théorie de la convergence entre les Etats-Unis et l'URSS (en vogue dans les années 70, voir les positions de la Trilatérale. NDLA). Or pour le philosophe, tous les systèmes ne s'équivalent pas. Il y a les bons et les mauvais. Et les bons ont le devoir de se défendre contre les mauvais. L'influence de Strauss fut importante à travers ses élèves (Walter Berns, Harry Jaffa ... ) qui ont formé plusieurs constitutionnalistes américains. Ils considèrent comme leur maître que la démocratie américaine est le meilleur système possible, qu'on n'avait rien trouvé de mieux, même si la vertu était désormais remplacée par les intérêts. Ils sont persuadés que les institutions américaines suivent les principes supérieurs, voire pour Jaffa l'enseignement biblique. Strauss était, quant à lui, athée. Comme Voltaire (qui était déiste), il considérait la religion utile pour le plus grand nombre et comme condition de l'ordre. Mais il esti-mait - comme d'autres initiés - que le philosophe devait " s'adresser au petit nombre dans une langage codé, matière à interprétation intelligible pour une méritocratie fondée sur la vertu " (Frachon et Vernet).
Autrement dit, Strauss qui dénonce la vision des Lumières, défend la démocratie qui en découle directement. Il reconnaissait la contradiction mais, comme on dit, il l'assumait. Pour lui et ses élèves actuellement au pouvoir, la plus grande menace provient des États qui ne partagent pas les valeurs (amé-ricaines) de la démocratie. La sécurité des États-Unis exige donc que ces régimes soient changés. On peut remarquer qu'à la différence de leur maîtres, les élèves sont des optimistes croyant à une sorte de messianisme. Ils veulent apporter la liberté au monde et pensent que la volonté peut rempla-cer la nature humaine.
LA GÉOSTRATÉGIE DE WOHLSTETTER
Dans le domaine plus directement politique, le sénateur démocrate Henry Jackson (mort en 1983), fut un des plus mordants critiques des accords sur le désarmement ; il forma aux questions stratégiques des jeunes hommes qui s'intéressèrent à nouveau à ces questions fondamentales : Richard Perle, William Kristol. Dans le même courant de pensée, Perle et Wolfowitz travaillèrent pour Kenneth Adelman et pour le sous-secrétaire d'Etat, Charles Fairbanks. Mais pour les questions stratégiques, celui qui allait devenir le maître d'une génération fut Albert Wohlstetter, qui était chercheur à la Rand Corporation et conseiller du Pentagone (Il est décédé en 1997). Il peut être considéré comme " un des pères de la doctrine nucléaire américaine ". C'est-à-dire qu'il préconisait la dissuasion graduée plutôt que la neutralisation systématique. En conséquence de quoi, il a proposé l'utilisation (vers laquelle il semble que l'on se dirige) d'armes nucléaires tactiques, avec des armes " intelligentes ", très précises. Ses démonstrations seront écoutées et suivies d'effet par le président Reagan qui mit en place le SDI (initiative de défense stratégique), surnommé " Guerre des étoiles ", qui se prolonge avec la défense anti-missile actuelle. Les élèves de Wohlstetter demanderont que soient dénoncés les traités de limitation des armements qui empêchaient selon eux les États-Unis de développer leurs systèmes de missiles.
L'autre position nette de ces conseillers stratégiques, est que pour des raisons à la fois confessionnelles et peut-être stratégiques, ils soutiennent bec et ongles, la politique menée par Israël. Plusieurs, sur la lancée " anti-terroriste " dans le Proche-Orient, envisagent d'appuyer - ils prennent en compte le soutien militaire direct des États-Unis à Israël - les tentatives musclées du gouvernement Sharon soutenu par le Likoud. C'est le cas de Perle, Wolfowitz, mais aussi de Elliott Abrams, responsable du Proche- Orient au Conseil national de sécurité, de Doualas Feith, sous-secrétaire à la Défense, de Daniel Pipes, fils de Richard Pipes, juif polonais émigré aux États-Unis en 1939, grand critique du système soviétique, qui dénonce l'isla-misme comme le nouveau totalitarisme menaçant l'Occident et d'autres... Cette attitude leur a valu dans la presse anti-conformiste américaine le sur-nom de " likoudniks " (A la " une " du Washington Post du 9 février dernier. un journaliste citait une déclaration d'un haut responsable américain : " Les "likoudniks" ont désormais véritablement pris le pouvoir ".) Notons que les tenants de la droite (Pat Buchanan par exemple) mais aussi des représentants de la aauche intellectuelle (Neil Clark) dénoncent fermement cette politique au bénéfice d'Israël. Certains souhaitent que ces tendances jusque-là oppo-sées, s'entendent pour combattre le mondialisme.
Peu à peu les " néoconservateurs " ont constitué des réseaux, et partici-pent à de nombreux colloques en écrivant livres et articles. Ils disposent de revues : Commentary, National Review, The New Republic, The Week-ly Stan-dard (dirigé par William Kristol, mais propriété du groupe Murdoch, d'où des influences certaines dans les commentaires de la chaîne Fox News). Cer-tains grands journaux, liés au monde des affaires, ouvrent leurs colonnes à ces théoriciens : c'est le cas pour Robert Bartley dans le Wall Street Journal.
Et puis, il faut compter avec les instituts, les cercles de réflexion qui à présent ont remplacé les organisations mondialistes de naguère qui les soutiennent : le Projectfor a New American Century (PNAC), l'American Enter-prise Institute (le 26 février dernier, G.W. Bush s'adressant à cet institut, disait : " Vous êtes certains des meilleurs cerveaux de notre pays " et il préci-sait : " mon gouvernement emploie une vingtaine d'entre vous "). The Héritage Foundation, la Bradley Fotindation, la Chicago Law School... On constate que les fils des premiers néoconservateurs ont pris le relais : on les retrouve dans les revues et surtout dans l'administration (Pierre Marient pense que c'est parce qu'ils étaient frappés d'ostracisme par les milieux universitaires, que les néoconservateurs se sont tournés vers le service public, les cercles de réflexion et la presse). Tous sont interventionnistes, internationalistes. Ils souhaitent des interventions multiples de l'Amérique dans le monde entier. Ils récusent, comme nous l'avons dit, la RealPolitik à la Kissinger, et ne croient pas à l'utilité des institutions internationales.
Ils considèrent que les derniers événements (chute du mur de Berlin, 11 septembre, ...) leur donnent raison. En tout cas les intellectuels " libéraux " (c'est-à-dire aux États-Unis de gauche) semblent profondément désarçonnés. Ils en sont à se quereller entre eux mais globalement soutiennent eux aussi leur gouvernement. Sans moyens, sans stratégie définie, ni la France ni l'Eu-rope ne peuvent prétendre. à court terme, proposer une politique de rechange. Cette impuissance et cette division de l'Europe est un succès que les actuels dirigeants américains s'attribuent.

Winston SMITH

LECTURES FRANÇAISES, n° 554, juin 2003