DECLARATION DES SAVANTS CONTRE LA VIOLENCE
Traduit et adapté du russe par George Krassovsky
Le présent article a été
publié à Moscou en 1987, en langue russe, dans la revue
PSYCHOLOGUITCHESKY JOURNAL (LE JOURNAL PSYCHOLOGIQUE) Tome 8, n°2.
Une copie m'ayant été remise au Congrès "
Pour un monde sans violence " qui a eu lieu à Toula, je
me suis tout de suite rendu compte de son extrême intérêt.
Il s'agit, en effet, bien plus que d'une " profession de foi
" ; c'est un témoignage de savants intègres et
profondément humains. Je me suis donc attelé aussitôt
à en faire la traduction en français. J'ai dû
néanmoins abréger quelque peu certains passages et rechercher
parfois une forme d'expression plus simple et plus " cartésienne
" que celle que je trouvais par endroit dans la traduction russe
; tout en faisant, bien entendu attention de ne pas déformer
tant soit peu le sens de ce remarquable document. (Note du traducteur)
Il s'agit d'un document extrêmement important rédigé
en commun par une vingtaine de savants - de nationalités et
de disciplines différentes - réunis sous l'égide
de l'UNESCO à Séville, au mois de mai 1986, à
l'occasion de l'Année Mondiale de la Paix. Dans leur motion
finale, ils démentent formellement le bien-fondé des
prétendues " découvertes " en biologie, en
neurophysiologie et en psychologie dont on se sert pour justifier
la violence et la guerre. Ces falsifications ne datent pas d'hier.
Ainsi, la théorie de l'évolution des espèces
a été plus d'une fois utilisée pour justifier
l'oppression des faibles, le colonialisme et même le génocide.
Estimant que l'ensemble de ces affirmations pseudo-scientifiques crée
une atmosphère de pessimisme et de méfiance, les biologistes
et les psychologues réunis au Congrès de Séville
ont procédé à leur remise en question qui se
résume en cinq points. Selon eux :
1) Il est faux d'affirmer que nous avons hérité de
nos lointains ancêtres une tendance à faire la guerre
qui appartenait au règne animal. La lutte pour la vie ("
struggle for life ") est bien une réalité mais,
à de très rares exceptions près, elle n'existe
qu'entre les différentes espèces et, de toute façon,
ne comporte dans aucun cas l'utilisation d'outils en guise d'armes.
Dans leur recherche naturelle de la nourriture, les fauves n'agressent
que les individus appartenant à d'autres espèces animales.
La guerre est, selon toute évidence, un phénomène
humain.
2) Il est faut d'affirmer que la guerre ou n'importe quelle autre
manifestation de la violence est génétiquement programmée
dans la nature humaine. Les gènes contiennent une multitude
de possibilités potentielles mais qui ne peuvent être
actualisées que par la relation avec le milieu écologique
et social, notamment pour ce qui concerne l'éducation et les
conditions de vie. A part certains cas nettement pathologiques, les
gènes ne créent pas des individus prédisposés
à la violence. On peut donc dire que, d'une façon générale,
les gènes participent à l'élaboration de notre
comportement, mais ne le déterminent pas.
3) Il est faux d'affirmer que, dans le processus de l'évolution
humaine, il y aurait eu une sélection en faveur des individus
ayant un comportement agressif. Il a été, au contraire,
constaté que la stabilité et la viabilité d'un
groupe dépendent principalement de la prédisposition
à la coopération et à l'entraide des membres.
Quant à la " domination " de certains individus sur
les autres, elle a pour fonction d'assurer la cohésion du groupe
et ne saurait être réduite à la seule supériorité
de la force physique.
4) Il est faux d'affirmer que " l'esprit humain est orienté
vers la violence ". Bien au contraire, si de par notre constitution
nerveuse nous avons la possibilité d'accomplir des actes de
violence, ce sont justement les centres nerveux supérieurs
- siège de notre intelligence - qui nous permettent de contrôler
et de maîtriser toutes les impulsions ayant un caractère
d'agressivité. Dans notre neurophysiologie, il n'y a, par conséquent,
rien qui puisse nous obliger à agir de façon violente.
5) Il est faux d'affirmer que les guerres sont générées
par l'instinct. Leurs vraies causes sont plutôt d'ordre émotionnel
pour les uns et un sordide calcul d'intérêt pour les
autres. Il est, par conséquent, abusif d'appeler " instinct
" ce qui n'a rien à voir avec nos besoins naturels. La
guerre moderne ayant pour base la manipulation des hommes, elle utilise
leur naïveté, leur suggestibilité et leur idéalisme.
La technologie de la guerre moderne a intensifié la propension
à la violence, aussi bien par l'instruction militaire que par
la préparation à la guerre de toute la population. En
confondant cause et effet, on parvient à créer ainsi
une véritable psychose qui rend la guerre possible et qui parfois
y mène même d'une façon inéluctable.
En guise de résumé, il est permis de déduire
de ce qui précède que ni la biologie, ni la psychologie
ne condamnent l'humanité à la guerre et qu'il est grand
temps de se libérer des conceptions pessimistes et erronées,
fallacieusement présentées comme étant "
scientifiques ". Désormais, c'est avec lucidité
et détermination que nous devons entreprendre les transformations
qui permettront l'instauration de la vraie Paix, la paix sans armes.
Bien que ces problèmes soient essentiellement d'ordre institutionnel,
leur solution repose également sur la conscience des individus
qui estiment que le fait d'être pessimiste ou optimiste peut
jouer, lui aussi, un rôle déterminant. De même
que " les guerres commencent dans l'esprit des hommes ",
la paix peut y naître également. L'espèce qui
a inventé la guerre est sûrement capable d'inventer aussi
la paix. Chacun en porte sa part de responsabilité.
N.B. : Je suis persuadé que l'importance
de l'article ci-dessus n'échappera pas à ceux qui l'auront
lu et qu'ils seront nombreux à vouloir le diffuser de leur
côté en en faisant des photocopies. Je pense que cela
en vaut la peine car cette " Déclaration de Séville
" a l'avantage de couper l'herbe sous le pied de tous ceux qui
cherchent à nous persuader que la guerre est fatale. GK
Source : Revue LE NOUVEL HUMANISME