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TORTURE ACADEMIE

Par Jacques Bouchard.
Publié le 19 juin 2003.

" Si vous ne violez pas les droits de l'homme de temps à autre, probablement que vous faites mal votre travail. " Un fonctionnaire de la CIA (Washington Post 26-12-02)

Depuis les attentats du 9-11, l'extrême droite étatsunienne ne manque pas une occasion de promouvoir la légalisation de la torture. Le sujet refaisait surface dernièrement avec la capture au Pakistan de Khalid Cheik Mohammed, le fameux cerveau présumé d'Al-Quaïda que sa soeur décrit comme " lent d'esprit " et " incapable de faire du mal " (Libération 3-3).

Alan Deshowitz, professeur de droit à l'Université Harvard, qui plaidait déjà pour la légalisation de la torture en novembre 2001 dans une lettre ouverte au Los Angeles Times (8-11-01), remettait ça dans une interview à Wolf Blitzer sur CNN (3-3). D'emblée, Dershowitz affirme que la torture n'est pas illégale. Ce qui est interdit, c'est l'usage comme preuve en cour, d'une déclaration obtenue sous la torture, pour incriminer son auteur. Selon lui on pourrait théoriquement torturer pour incriminer un tiers ou prévenir un attentat terroriste, mais tout ça n'est pas clair.

La torture light
Les États-Unis pratiquent déjà la " torture légère " (US interrogators turn to " torture light, The Guardian 25-1) à Guantanamo et à la base de Bagram en Afghanistan. La même douleur mais deux fois moins de calories ? Lors de la capture du " cerveau ", tant à TQS qu'à Radio-Canada, des " experts indépendants ", en l'occurence d'anciens agents des services secrets, ont expliqué aux téléspectateurs en quoi consistait la torture légère, aussi appelée " stress and duress " (tensions et contraintes), pratiquée par les tortionnaires de la CIA.

Les prisonniers sont privés de nourriture et de sommeil. Quand ils ne sont pas soumis à des interrogatoires serrés, ils sont : ou suspendus, ou attachés (emballés avec du duct tape) dans des positions inconfortables. On les éclaire avec de puissants projecteurs et on leur fait jouer de la musique assourdissante pour les empêcher de dormir. Ils doivent assouvir leurs besoins naturels dans leurs vêtements et on les empêche de se laver. On les frappe sous la plante des pieds, et on les lance occasionnellement un peu sur les murs. Deux prisonniers sont morts pendant un interrogatoire à la base de Bagram en décembre (America admits suspects died in interrogations, The Independant 7-3). D'après leurs certificats de décès ils sont morts des suites de blessures causées par des instruments contondants avec complications, pulmonaires dans un cas, et coronariennes dans l'autre. Ça c'est la version light !

Pour les choses sérieuses, la CIA fait torturer ses suspects en " sous-contrat " par des pays moins scrupuleux avec ce genre de boulot, comme le Maroc, les Philippines, l'Égypte ou la Jordanie. Le problème donc, selon Deshowitz, c'est qu'on torture hypocritement, en secret et dans l'illégalité. Voter des lois qui sont violées systématiquement ne peut que discréditer l'appareil judiciaire. " La démocratie exige imputabilité et transparence [...] Plus important, elle exige d'être conforme aux règles du droit ". Il faut donc légaliser. De plus, la torture est une chose trop sérieuse pour être laissée à la discrétion de la police, selon ce grand spécialiste du droit. Il faut donc confier aux juges le rôle d'émettre des mandat de torture en bonne et due forme. À partir du moment ou quelqu'un est identifié comme un terroriste, on devrait pouvoir obtenir un mandat de torture. Quand on sait qu'avec les nouvelles lois antiterroristes, presque tout le monde peut éventuellement se retrouver accidentellement " soupçonné " de terrorisme, et qu'un soupçon est suffisant pour procéder à l'arrestation et la détention secrète d'un suspect ; ça promet.

La torture high-tech
Il faudra aussi définir quelles seront les méthodes de torture acceptables. Dershowitz suggère par exemple d'insérer des aiguilles " stérilisées " (quelle délicatesse) sous les ongles des suspects, ou d'utiliser une fraise dentaire sans anesthésie (il aura aimé Marathon man). Bien sûr ça violerait un peu les Accords de Genève, mais tout le monde le fait " secrètement et hypocritement, comme les Français en Algérie par exemple ". Cependant, un des gros problèmes avec la torture, c'est qu'elle produit des informations peu fiables, les suspects ayant tendance à avouer n'importe quoi pour faire cesser la douleur. C'est là qu'Indiana Jones intervient. Le Washington Times (Interrogating KSM 5-3) du " révérend " Moon, le quotidien le plus lu au Pentagone, publiait la solution proposée par le Dr Jack Wheeler : qualifié de " vrai Indiana Jones " par leWall Street Journal, de " créateur de la doctrine Reagan " par le Washington Post, et de " gangster idéologique " par la presse soviétique. On peut aussi lire une biographie et la prose du bon docteur en philosophie, sur le site d'extrême-droite NewsMax.com. Wheeler écrit que la question éthique ne devrait même pas se poser : la torture a fait ses preuves. Il prend pour exemple un cas où la police des Philippines aurait torturé avec succès un membre d'Al-Quaïda et évité un attentat. Le prisonnier a été torturé avec les vieilles méthodes, " brûlures de cigarettes sur les testicules, fractures des côtes ". Il a fallu deux semaines pour en venir à bout. Efficace, mais lent ! Il faut développer une méthode qui prend quelques heures pas plusieurs jours, et on doit être certain d'obtenir la vérité. C'est ici que la haute technologie moderne arrive à la rescousse. Premièrement, il faut un scanner à résonnance magnétique permettant de détecter instantanément la région du cerveau en activité quand le suspect ment, ou dit la vérité. Deuxièmement, un respirateur mécanique : le " patient " à donc la tête dans le scanner et le corps dans le " poumon d'acier ". On lui injecte alors du succinyl choline chloride (SCC).

Le SCC paralyse les fonctions neuromusculaires, sans affecter le système nerveux central. Le " patient " est conscient, sa mémoire fonctionne, il peut réfléchir, il peut parler mais il ne peut pas respirer sans son respirateur artificiel. Si la machine s'arrête, il meurt. Premièrement, on localise les régions du cerveau en activité lorsque le suspect ment ou dit la vérité, en lui posant des questions simples. Crois-tu en Allah ? Veux-tu manger du porc ? Puis on passe aux choses sérieuses. On l'interroge. S'il ment, on le voit sur le scanner et on coupe la machine pour le laisser suffoquer une minute ou deux, puis on remet la machine en marche. Jusqu'à l'obtention des renseignements convoités. " Après une heure ou deux il va chanter comme un choeur de canaris ", précise le docteur.

Sublime raffinement, une fois qu'on a obtenu de lui ce qu'on désirait, on l'informe qu'il sera exécuté, mais qu'avant, on l'enduira de graisse de porc, et après sa mort son corps sera manipulé par des femmes qui vont l'incinérer et disperser ses cendres au vent. Comme ça, il saura qu'il n'ira jamais au paradis des martyrs. " Le seul moyen de gagner la guerre contre le terrorisme c'est de terroriser les terroristes ", écrit le bon docteur Wheeler. Dershowitz prétend qu'il faut cesser d'être hypocrites, et Wheeler qu'il faut effrayer les terroristes. Pourquoi ne pas jumeler ces deux bonnes idées ? Pour faire peur aux terroristes, ceux-ci doivent connaître ce qui les attend. À l'ère de la téléréalité, il n'y a pas à hésiter, il faut téléviser les séances de torture en prime time. Ce soir on torture Oussama, en exclusivité sur CNN. Imaginez les cotes d'écoute. Le prix de diffusion des pubs dépasseraient ceux du Super Bowl.

La torture live
Si on légalise la torture, il va falloir former de bourreaux. La solution : Torture Académie, on invite les grands spécialistes des pays qui pratiquent actuellement la torture : Maroc, Philippines, Alliés du Golfe persique, Israël, vétérans des services spéciaux des dictatures d'Amériqe du Sud, et leurs professeurs de l'École des Amériques de Fort Benning, Georgie, États-Unis, pour enseigner aux élèves les plus prometteurs de l'École de police, tout ce qu'ils ont toujours voulu savoir pour être un bon tortionnaire. Les prisons sont pleines de délateurs potentiels qui pourraient servir de matériau de base. L'émission serait diffusée en direct tous les soirs, et le public choisirait ses bourreaux nationaux en votant par téléphone. Ça créerait un sentiment de solidarité, un attachement sentimental, entre le peuple et ses bourreaux.

Et puis il n'y a pas que les choses sérieuses dans la vie, il faut aussi se divertir un peu. Pourquoi pas un concours inspiré de Survivor ? On confie aux concurrents un secret important de la culture étatsunienne (le secret de la Caramilk, ou le nombre de chirurgies esthétiqes subie par Michaël Jackson), et on torture les concurrents jusqu'à ce qu'ils avouent leur secret, le plus résistant devenant millionnaire. Vive la liberté ! Vive la démocratie ! God bless America !

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