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SUR UN SCENARIO DE ZBIGNIEW BRZEZINSKI
L'Ukraine, " pivot géopolitique "

Les événements en Ukraine, proches de ceux qui se sont déroulés en Géorgie l'an dernier et annonciateurs de ce qui pourrait advenir dans la Biélorussie voisine, prouvent que les Etats-Unis n'ont rien perdu de leur volonté d'asphyxier la Russie. Ils prouvent également que les tensions qui sont apparues pendant la guerre en Irak entre l'Europe et les Etats-Unis se sont apaisées.

Le bloc euro-atlantique, ou " occidentalo-américain ", est de retour. L'Europe comme les Etats-Unis parlent d'une seule voix pour installer Victor Iouchtchenko au pouvoir en Ukraine. Et nos médias présentent comme des événements spontanés des choses qui, en réalité, ont été soigneusement préparées à l'avance et qui sont financées par l'étranger, les Etats-Unis en premier lieu et bien sûr l'inévitable George Soros. Pour comprendre ce qui se passe en Ukraine, il faut lire et relire Zbigniew Brzezinski, l'ancien conseiller pour la sécurité nationale du président Carter. Il faut lire Le Grand Echiquier, paru en France en 1997 aux éditions Bayard, et sous-titré : L'Amérique et le reste du monde. Tout y est dit. Franchement. Sans détours. Avec arrogance. Avec assurance plutôt, tant Brzezinski est certain que ses plans sont les seuls bons pour l'Amérique et que l'avis du reste du monde importe peu.
L'enjeu, explique-t-il, c'est l'Eurasie. C'est cette partie du monde qui constitue " l'échiquier ". Avec deux pièces maîtresses à faire tomber : l'Azerbaïdjan - ce qui a été fait lors de l'intervention militaire en Afghanistan, les Etats-Unis y ayant installé leur principale base militaire en Asie centrale - et… l'Ukraine.
Il y a, explique très justement Brzezinski, deux catégories de pays : les " acteurs géostratégiques " (la France, l'Allemagne, la Russie, la Chine et l'Inde) et les " pivots géopolitiques ", que sont l'Ukraine, l'Azerbaïdjan, la Corée, la Turquie et l'Iran. Les premiers ont la capacité de peser sur les relations internationales ; les seconds ont une position géographique leur donnant " un rôle clé pour accéder à certaines régions ou leur permet de couper un acteur de premier plan des ressources qui lui sont nécessaires ". Faut-il aller plus loin ? Allons-y.
" Le nouvel Etat important qu'est l'Ukraine, écrit Brzezinski, est un centre géopolitique. Son existence même permet à la Russie de changer. Sans l'Ukraine, la Russie n'est plus qu'une grande puissance asiatique. Si la Russie obtient à nouveau sous son contrôle l'Ukraine avec ses 52 millions d'habitants, les richesses de son sous-sol et son débouché sur la mer Noire, alors la Russie redevient une grande puissance qui s'étend sur l'Europe et l'Asie. L'Europe doit être un tremplin pour poursuivre la percée de la démocratie en Eurasie. Entre 2005 et 2010, l'Ukraine doit être prête à des discussions sérieuses avec l'Otan. Après 2010, le principal noyau de sécurité en Europe consistera en: la France, l'Allemagne, la Pologne et l'Ukraine. Via un partenariat transatlantique plus consistant, la tête de pont américaine sur le continent eurasien doit se renforcer. "
Pour empêcher la Russie de " recouvrer un jour le statut de deuxième puissance mondiale " et de mener, à nouveau, une politique impériale, les Etats-Unis ne doivent pas perdre de vue que leur " objectif géostratégique central […] en Europe est de consolider [leur] tête de pont sur le continent eurasien " afin " d'instaurer en Eurasie un ordre international fondé sur la démocratie et la coopération ". D'où la nécessité que l'Otan et l'Europe -conçue comme une vitrine continentale de l'Alliance atlantique - s'élargissent vers l'Est et que s'instaure un " système euro-atlantique " qui contienne la Russie " au niveau d'une puissance régionale du tiers monde " ! Le moyen pour y parvenir est ce qu'un géopoliticien a appelé " la technique du refoulement de la Russie vers l'Asie ".
Victor Ianoukovitch ne doit pas gagner les élctions, il ne peut pas les avoir gagnées, pour la bonne et simple raison qu'il est absolument opposé à l'adhésion de l'Ukraine à l'Otan. Laquelle ferait, enfin, de la mer Noire un lac américain, les autres pays riverains étant tous des membres actuels ou futurs de l'Alliance atlantique. Accessoirement, les fabricants d'armes américains auraient un nouveau grand client, car tous les pays-membres de l'Otan doivent avoir le même matériel militaire, et l'Otan, qui a besoin de soldats pour ses missions en Afghanistan et ailleurs pourrait faire appel à l'Ukraine, qui possède une armée d'appelés. Les Etats-Unis ne lâcheront jamais ; et tôt ou tard, l'Ukraine basculera clairement dans le camp occidental. Ce n'est pas un hasard si Jaap de Hoop Scheffer, le secrétaire général de l'Otan, a rappelé au pouvoir ukrainien qu'il s'était engagé " auprès de l'Otan pour les valeurs démocratiques ". Le président ukrainien Koutchma, qui a accepté que 17000 soldats ukrainiens partent en Irak, intégrés dans le détachement polonais, est en effet pressé par Moscou d'intégrer une alliance militaire avec la Russie et la Biélorussie. Alors qu'il a signé, en 1997 à Madrid, une Charte sur le partenariat de l'Ukraine avec l'Otan. Le moment du grand choix est venu.
Jean Santer
Minute N° 2182