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ALAIN MENARGUES AU DINER DU CLUB RJLIBAN


Le lendemain de la parution en France du "Mur de Sharon", notre Club RJLiban a organisé, au cours de son dîner-rencontre, le vendredi 24 septembre, au restaurant libanais Fakhreddine à Paris, une séance de signatures durant laquelle le journaliste Alain Ménargues a présenté son nouveau livre - comme il l'avait fait précédemment, le vendredi 7 mai, lors de la parution de son livre "Les secrets de la guerre du Liban" (éd. Albin Michel). Voici son discours de présentation intégral (disponible également sous format Word : alainmenargues-discours.doc ) :

"En ce qui concerne mon livre, le Mur de Sharon, j'étais en Israël au mois d'avril et j'ai voulu aller de Jérusalem à Jéricho. Pour aller de Jérusalem à Jéricho, on est obligé de passer le Mont des Oliviers. Et donc c'était la nuit tombée, j'ai roulé et brusquement je me suis trouvé devant un mur, je ne sais pas si ça vous est arrivé de conduire et de vous trouver devant un mur qui coupe la route, c'est assez stressant, d'autant que le mur est tellement haut que les phares n'éclairaient pas le haut du mur. Et j'ai voulu comprendre pourquoi un peuple, le peuple israélien en l'occurrence, peut accepter intellectuellement un mur, alors que c'est un peuple qui a souffert de tout ce qui est clôtures, qu'elles soient en bois, en ciment ou en barbelés. Et ça m'a amené à plonger dans l'histoire d'Israël, et du peuple juif, et là j'ai vu trois choses qui justifient intellectuellement la séparation.

Si cette séparation, si ce mur avait été construit sur la ligne verte, c'est-à-dire sur la frontière, la ligne de cessez-le-feu entre Israël et les territoires occupés, et la Cisjordanie, personne n'aurait rien dit. D'ailleurs personne n'a rien dit quand les Israéliens ont construit le mur de barbelés qui entoure Gaza parce que c'était sous la ligne de cessez-le-feu. Là cette ligne, ce mur, va à l'Est, c'est-à-dire empiète sur le territoire palestinien, mais de parfois 20 km, les Israéliens gagnent de la terre mais gagnent des villages palestiniens avec. Quand on veut séparer des gens, on met le mur à la limite des propriétés de chacun, alors là on empiète sur l'autre, ce qui est un non sens, un non sens géographique, un non sens historique, un non sens ethnique. Alors pourquoi ? Tout simplement parce que, quand on plonge dans le Lévitique, quand on plonge dans la Torah qui est la base du peuple juif, et d'ailleurs du peuple chrétien également, y compris d'ailleurs le peuple musulman, le Lévitique du 5e livre de la Torah est fait pour séparer le pur de l'impur.

Et ce qui m'est arrivé, le lendemain de l'assassinat du cheikh Yassine (le 22 mars) : j'ai pris un bus à Jérusalem parce que je voulais savoir comment ça faisait de prendre un bus alors qu'un attentat de cette importance avait eu lieu. Il n'y avait presque personne dans le bus, et en traversant le quartier de Méa Shéarim, le quartier des "cent portes", le quartier religieux, il y a un religieux, un "craignant Dieu" comme on dit, qui est monté dans le bus et qui m'a demandé de partir, je lui ai dit non, pourquoi, c'est ma place, excusez-moi je garde cette place, il avait un journal plié à la main, alors il l'a déplié, il l'a mis contre son épaule, et il s'est assis à côté de moi, de manière à séparer. Non, ce n'est absolument pas méprisant, dans sa tête, ce n'était pas quelque chose d'offensant, pour pouvoir prier, le juif doit être pur, la communauté juive, pour prier, doit être pure, il allait prier, il était pur, je suis un goy non juif, donc a priori je suis impur. Il n'y a rien, absolument rien de méprisant dans sa tête.

Le problème, quand on aborde ce genre de situation, c'est de comprendre pourquoi les autres font ça. Donc le Lévitique c'est la séparation du pur et de l'impur. On a beaucoup parlé des ghettos en Europe, des ghettos juifs à Varsovie ou ailleurs. Il faut savoir que le premier ghetto de l'Histoire, c'était à Venise, et c'étaient les juifs eux-mêmes qui s'étaient enfermés dans un quartier pour justement éviter l'impur, mais aussi pour éviter la mixité. Le grand débat qu'il y a en Israël, il y a une loi d'ailleurs sur les mariages, c'est qu'il faut se marier entre juifs pour garder la pureté. Le Lévitique, si jamais il y en a que ça intéresse, lisez-le, c'est assez intéressant, au niveau de la compréhension de certaines choses.

Deuxième point important pour comprendre le mur, c'est bien évidemment la doctrine sioniste. Qu'est-ce que c'est que la doctrine sioniste ? Il y avait en Europe, à la fin du 18e siècle, une campagne antijuive très importante, les juifs ont voulu se retrouver, on a lancé l'idée d'un pays, pour les juifs, où les juifs seraient chez eux, on a cherché un peu partout, en Ouganda ou ailleurs, et puis on a dit c'était la Palestine. Dans la Palestine, il y avait la population, c'est ce qui a entraîné les guerres successives, vous connaissez l'histoire mieux que moi, et c'est la base de la loi du retour, le régime, la doctrine sioniste est une doctrine coloniale au même titre, à l'époque, que la doctrine coloniale française et anglaise. Les Français et les Anglais ont évolué, la doctrine sioniste n'a pas évolué. Et aujourd'hui, Sharon a dit, il y a deux ans : "chaque mètre de gagné est un mètre de plus pour Israël". Ils sont totalement sur la doctrine coloniale, et d'ailleurs ceux qui habitent dans les colonies, c'est leur terme, sont bien des colons, c'est tout à fait dans la ligne étymologique.

Mais ce qui est grave, et si on revient au mur, c'est que la ligne verte, et le mur, sont séparés parfois de 20 km, avec des villages qui sont habités par des Palestiniens, et Sharon a déjà avancé que quand le mur sera terminé, tous les Arabes, c'est clair, tous les Arabes qui seront pris en Israël, c'est-à-dire du bon côté israélien du mur, seront expulsés s'ils n'ont pas les papiers israéliens, et les Palestiniens n'auront pas de papiers israéliens. Ca veut dire qu'on va assister à une épuration ethnique qui considère 700.000 personnes. Ca c'est prévisible dans deux ans, deux ans et demi.

Dernier point, en Israël et en Palestine aujourd'hui, l'irraisonnable a été atteint. C'est la haine à cause de la frustration et de l'injustice d'un côté, et de l'autre côté c'est la haine à cause de la peur. Les Israéliens, les juifs israéliens sont paniqués d'être obligés de repartir, les Palestiniens sont haineux, mais ont un point extraordinaire, parce qu'ils se sentent brimés, injustement punis et méprisés. Il faut avoir deux chiffres en tête : Gaza c'est un million trois cent mille palestiniens, 68% d'entre eux ont moins de 15 ans, ils ne connaissent que la guerre, ils ne sont pas éduqués, et c'est une véritable bombe humaine, qui est à cet endroit. Le deuxième chiffre, c'est que 70% des Palestiniens sont au chômage, et ils vivent de rapines, quand on n'a pas d'argent et qu'on a des enfants, on va voler, ça s'est vu dans tous les peuples du monde, la justification de cela, cette compression de la haine et de la misère est une bombe qui risque de balayer Israël.

Un professeur de Droit très connu, Claude Klein, qui est le détenteur de la chaire de Droit de l'Université hébraïque de Jérusalem, m'a dit, et je l'ai dans mon livre : "Israël a perdu la bataille du sionisme, le peuple juif va être obligé de repartir en exil." Et je crois que beaucoup d'Israéliens le pensent actuellement très fort. Je vous remercie."

http://www.rjliban.com/biblio13.htm