COMMENT CHANGER LE PROCHE-ORIENT
par Chedli Klibi
in L'Intelligent - Jeune Afrique du dimanche 21 novembre 2004
On a dit qu'Arafat était l'homme qui avait inventé le
peuple palestinien. C'est vrai, si on entend par là que c'est
lui qui a donné une dimension internationale au drame palestinien.
Celui-ci, avant Arafat, était noyé dans le magma du
conflit arabo-israélien. Le monde n'a pris conscience des malheurs
qui frappaient ce peuple infortuné qu'avec Arafat, grâce
à son activité incessante, ses efforts constants pour
expliquer et convaincre, s'évertuer à gagner toujours
plus de soutiens à sa cause.
Arafat s'était identifié à son peuple, ne vivait
que pour lui. Il renonçait à tout pour se consacrer
à son combat. En parlant d'Arafat, aujourd'hui, en Israël,
on n'évoque que le " terroriste ". Mais, feignant
d'ignorer par quels moyens les sionistes avaient conquis la Palestine,
on oublie qu'Arafat répétait sans cesse ne rien demander
d'autre que ce que la loi internationale reconnaissait au peuple palestinien.
C'est parce qu'ils refusaient celle-ci que les gouvernements successifs,
après l'assassinat de Rabin, ont réduit le peuple palestinien
au désespoir. Ils en supportaient la responsabilité.
Car de quelle autre légalité pouvaient-ils se réclamer,
en récusant le partage de la Palestine ? Ils sont, sans nul
doute, responsables aujourd'hui des explosions de colère, du
côté palestinien comme du côté israélien.
Ils sont tout aussi responsables d'avoir semé la haine dans
les deux sociétés.
Malgré sa petite taille et son visage chiffonné avant
l'âge, Arafat était un chef charismatique : le regard
d'abord, perçant et expressif, le discours et la gestuelle
d'un tribun, le sens de la formule et la fermeté de caractère.
C'est vrai qu'il était jaloux de son autorité et ne
déléguait pas facilement ses pouvoirs. Mais il était
entouré d'une pléiade d'hommes moins âgés
que lui, dont certains jouissaient d'une grande notoriété
et peuvent, à présent, prétendre à de
hautes responsabilités. Après la disparition du "
Vieux ", les pouvoirs qu'il détenait devront faire l'objet
d'une redistribution rationnelle. Où a-t-on vu, même
en Occident, des chefs de grande envergure préparer, de leur
vivant, la relève ?
C'est vrai qu'Arafat gardait par-devers lui tous les pouvoirs attachés
à ses multiples fonctions. Mais ce n'était pas pour
exercer une dictature ou opprimer des adversaires - et il en avait.
Pour lui, cette concentration de pouvoirs était une sorte d'ascèse,
d'engagement total, une forme de don de soi. C'était sa conception
de la " révolution " et du combat pour la cause qu'il
incarnait qui imposait, selon lui, le grand secret et l'unicité
de décision.
Élu président de l'autorité palestinienne, il
n'a pu se défaire de cette façon de gouverner. Il craignait
aussi - ce qui finit par arriver - le reniement, par le gouvernement
israélien, des engagements pris à Oslo.
Avec le monde arabo-musulman, ses relations n'ont pas toujours été
sereines. À l'égard de certains pays, il ne fut ni sage
ni reconnaissant. À l'encontre de certains autres - comme le
Liban -, il commit des fautes. Mais il commit aussi des erreurs stratégiques,
avec le Koweït par exemple.
Il n'est pas sûr qu'il compte beaucoup d'amis dans les classes
dirigeantes. Mais il s'en souciait peu, le caractère "
sacré " de la cause palestinienne lui suffisait pour forcer
leur " solidarité ".
En revanche, les peuples, dans tous les pays arabes, l'aimaient, approuvaient
ce qu'il faisait. Aujourd'hui, après sa disparition, la "
rue arabe " ne cesse de le pleurer.
Lui qui se plaisait toujours à évoquer son " prochain
" retour à Jérusalem, il ne lui aura pas été
donné de voir ce jour de gloire. Il part en laissant ce rêve
- plusieurs fois brisé - en suspens. Sans savoir s'il y aura
un Josué pour accomplir ce qu'il n'a pu lui-même mener
à son terme.
Israël ne sait pas qu'il perd, avec Arafat, l'homme capable,
le moment venu, de cautionner, grâce à sa double légitimité,
historique et élective, la réconciliation et la reconnaissance
réciproque. Sa disparition prématurée - d'aucuns
la croient, dur comme fer, programmée - ne va pas simplifier
les choses pour l'État hébreu. En tout cas, le gouvernement
Sharon perd, avec Arafat, son alibi. Persistera-t-il à chercher
toujours des prétextes pour fuir la négociation sur
l'étendue et les prérogatives d'un éventuel État
palestinien? Washington l'aidera-t-il toujours à le faire ?
De son vivant, Arafat était incontournable. Après sa
mort, les choix qu'il laisse aux siens, en guise de testament, seront
également incontournables : une vraie patrie, d'un seul tenant,
un vrai État, avec les principaux attributs d'une réelle
souveraineté. Aucun de ses successeurs potentiels ne voudra
- ni ne pourra du reste - accepter un bantoustan comme territoire,
et, comme joujou, un État fantoche.
Arafat avait une foule de fidèles, autour de lui et disséminés
dans le monde. Mais ses détracteurs, pour des raisons diverses,
étaient nombreux, même dans les rangs de l'OLP. Cependant,
rares étaient ceux qui pouvaient publiquement lui tenir tête.
En tout cas, personne ne se posait en rival déclaré.
Arafat était devenu plus qu'un symbole, un mythe qu'on craignait
ou une légende qu'on idolâtrait.
En Israël et en Amérique, on l'accusait d'être à
l'origine des blocages que connaissait le processus de paix. Et maintenant
! Que va faire Israël ? Non pas la société israélienne
- globalement favorable à un règlement politique, malgré
le stress de ces dernières années - mais ceux qui gouvernent
?
S'ils restent crispés sur leurs positions likoudiennes, il
sera nécessaire que Washington intervienne. Le président
Bush, en apprenant le décès d'Arafat, a dit que c'était
un moment " significatif ". Cette affirmation n'aura de
sens que si lui-même y trouve un motif de hâter le processus
de paix, que la " feuille de route " était censée
engager. Mais il faut bien se convaincre que, sans régler le
problème israélo-syrien de manière concomitante,
on risque de laisser sans contrefort un éventuel accord palestino-israélien.
Si le président Bush arrivait à se persuader de la nécessité
d'une action forte au Proche-Orient, la résolution des problèmes
auxquels il est confronté en Irak s'en trouverait largement
facilitée. La question même du terrorisme pourrait être
fondamentalement modifiée.
L'occupation israélienne est, en effet, un thème majeur
utilisé par les terroristes de tout acabit. Même la présence
des forces américaines dans la péninsule Arabique ne
revêt le caractère d'un défi ou d'une menace,
aux yeux des populations locales, qu'en rapport avec les menées
hégémoniques de Tel-Aviv. En favorisant, par tous les
moyens dont ils disposent, une solution politique au Proche-Orient,
les États-Unis pourraient priver les mouvements terroristes
de leur argument le plus fort.
À cet égard, la France et l'Union européenne
dans son ensemble pourraient jouer un rôle capital. Encore faut-il
que l'Europe puisse tenir un seul et même langage. C'est indispensable
pour persuader les États-Unis de revoir leur stratégie
de combat contre le terrorisme et de corriger certains de leurs préjugés
sur les sociétés arabo-islamiques. L'amalgame entre
terrorisme, surtout d'origine afghane, et la résistance à
l'occupation israélienne les a empêchés, jusqu'ici,
d'analyser lucidement la situation et de sérier les problèmes.
Une paix réelle dans la région pourrait les mettre à
même de voir les choses différemment.
Il faut aller plus loin. Grâce à un règlement
honorable du conflit arabo-israélien, l'épouvantail
d'une confrontation entre civilisations islamique et judéochrétienne
pourrait être écarté.
Ni l'Occident ni le monde islamique n'ont intérêt à
voir se développer chez eux ce désordre, tant redouté
des deux côtés - et subrepticement encouragé par
ceux qui ne cessent d'agiter cet épouvantail, d'en amplifier
les menaces, jusqu'à en faire une sorte d'apocalypse imminente.
Les États-Unis n'ont pas besoin d'un bouleversement planétaire
des valeurs pour affirmer leur leadership mondial. En retrouvant leur
visage humain et leur éthique ouverte, ils pourraient, avec
le respect et l'admiration dont ils étaient l'objet, conquérir
l'amitié des peuples de la région.
N'est-il pas temps que se rencontrent, autour d'une table, des représentants
de l'Occident et du monde islamique, pour s'expliquer et dégager
une stratégie commune de rapprochement, d'entente et de solidarité
? Si cette hypothèse peut être retenue, ils devront,
ensemble, répondre à cette question, simple et combien
difficile tout à la fois : quel nouvel ordre régional
pourrait ramener la paix dans les esprits et instaurer entre les gouvernements
une meilleure coopération ?
CHEDLI KLIBI
(Chedli Klibi est ancien secrétaire général
de la Ligue arabe.)
Point d'info Palestine N°248