IRAN/ETATS-UNIS
LA "GUERRE À LA TYRANNIE" AURA-T-ELLE LIEU ?
Par Richard Heinberg, journaliste, conférencier, rédacteur
en chef de MuseLetter.
L'administration Bush est au bord de l'affrontement avec l'Iran, non
seulement au sujet des armes nucléaires mais aussi parce que
l'Iran a l'intention d'ouvrir une bourse pétrolière
et de garder le contrôle de ses propres réserves d'or
noir. Analyse et scénarios possibles d'un conflit qui pourrait
éclater avant la fin de l'année...
Au cours des semaines qui ont suivi le 9 septembre 2001, le président
George W Bush annonçait l'existence d'un "axe du Mal"
constitué par les nations suivantes : l'Irak, l'Iran et la
Corée du Nord. Dans ses discours ultérieurs, il laissait
entendre qu'il jugeait souhaitable de réaliser un "changement
de régime" dans les trois pays. Depuis, le premier d'entre
eux, l'Irak, a été envahi et réduit à
l'état de paysage ravagé par la violence et le désespoir.
Après les élections de novembre 2004, Bush et son nouveau
secrétaire d'Etat, Condoleezza Rice, ont évoqué
une "guerre à la tyrannie," probablement destinée
à remplacer la "guerre au terrorisme" maintenant
défraîchie. Ce glissement sémantique en dit long
sur les projets de Washington pour les quatre prochaines années.
Lors d'une nouvelle campagne militaire, le Pentagone n'aura plus besoin
de justifier des attaques préventives fondées sur la
possession d'armes proscrites et pourra tout simplement prendre pour
cibles les régimes qui ne lui plaisent pas, même s'ils
sont démocratiques, en se basant sur leur réputation
"tyrannique". Evidemment, la manipulation des élections
est devenue une science assez précise (non seulement aux États-unis,
mais ailleurs également) pour qu'on puisse exporter la "liberté"
et la "démocratie" clé en mains sous forme
de slogans qui ont un effet de propagande considérable et ne
présentent pas le moindre danger pour les intérêts
de ceux qui tirent les ficelles.
Les cibles potentielles de la guerre à la tyrannie, listées
d'après les déclarations de divers fonctionnaires du
gouvernement Bush, comprennent l'Iran, la Syrie, le Soudan, l'Algérie,
le Yémen, la Malaisie, la Somalie, l'Indonésie et la
Géorgie - pays stratégiquement cruciaux quant à
l'objectif de l'administration Bush : contrôler l'extraction
et les voies d'acheminement des ressources énergétiques
mondiales. Mais la nation citée en tête de toutes les
listes, qu'elles soient officieuses ou publiques, est l'Iran.
II y a de bonnes raisons de présumer qu'une campagne américaine
contre l'Iran va débuter dans quelques mois et qu'elle servira
d'ouverture pour la phase suivante, très élargie, de
ce qui s'avère être en fait une "guerre mondiale
pour le pétrole" du XXIe siècle. En raison des
liens entre Téhéran et d'autres pays qui dérangent
les États-unis (comme la Chine, la Russie et le Venezuela),
la campagne d'Iran sera déterminante pour faire, comme il est
prévu, table rase des nations qui entravent "une domination
américaine tous azimuts". Ce qui suit est en partie spéculatif;
toutefois, on dispose maintenant de suffisamment d'informations sur
lesquelles fonder des conjectures plausibles pour ce qui est des intentions,
des actions probables et de leurs conséquences.
Le contexte géographique et historique
Le pays que l'on connaît maintenant sous le nom d'Iran (la Perse
antique) fut un centre culturel de la civilisation indo-européenne
pré-islamique dès le deuxième millénaire
avant JC, et de la culture islamique depuis le VII` siècle
après JC. Il fut le berceau du Zoroastrisme sept siècles
avant JC, le foyer du poète Soufi Rumi, le siège de
plusieurs empires et, souvent, un objet de conquête.
Au début du XIXe siècle, la Perse commença à
devenir l'objet des attentions commerciales et impérialistes
rivales de la Grande-Bretagne et de la Russie, servant d'atout-maître
dans le grand jeu de la géopolitique eurasienne.
1908 : découverte de pétrole en Iran
En 1901, un explorateur australien nommé William Knox d'Arcy
réussit à persuader le Shah de Perse de lui accorder
pour soixante ans les droits miniers sur le pays en échange
de 20 000 livres et d'une part de 16 % sur le montant des recettes.
D'Arcy se mit ensuite à prospecter le pétrole, qu'il
trouva en 1908. L'histoire de l'Iran depuis lors a dépendu
de cette découverte. La Grande-Bretagne avait, entre-temps,
compris quelle serait à l'avenir l'importance stratégique
du pétrole pour la production industrielle et pour la guerre
(la marine de guerre britannique opérerait alors sa conversion
du charbon au pétrole) ; elle recherchait des approvisionnements
sûrs au Moyen-Orient. Sidney Reilly, le célèbre
espion britannique, amena d'Arcy à l'inclure dans son contrat : ainsi est née l'Anglo-Persian Oil Company, qui devait devenir
plus tard British Petroleum ou BP.
En 1921, Reza Khan, officier de l'armée iranienne, organisa
un coup d'Etat qui fit de lui le nouveau Shah et le fondateur de la
dynastie Pahlavi : Il prit des mesures pour moderniser le pays, tout
en obtenant de meilleures conditions contractuelles avec BP. En 1935,
comme sa nation subissait une pression croissante à la fois
de la part de la Grande-Bretagne et de la Russie, le Shah encouragea
l'initiative commerciale allemande et changea le nom du pays, la Perse
devint l'Iran (version Farsi de Aryen"). La Grande-Bretagne et
l'Union soviétique envahirent l'Iran simultanément en
1941 et brisèrent rapidement la résistance iranienne.
Reza Shah abdiqua en faveur de son fils, qui monta sur le trône
sous le nom de Mohammed Reza Shah Pahlavi. En septembre 1943, l'Iran
déclarait la guerre à l'Allemagne.
Du Shah Reza Pahlavi à l'Ayatollah Khomeini
Après la guerre, le Premier ministre iranien un aristocrate
propriétaire terrien nommé Mohammed Mossadeq, nationalisa
la concession exclusive de BP pour satisfaire le besoin croissant
qu'avait son pays de revenus capables de financer la modernisation.
Avec cette nationalisation de ses champs de pétrole, l'Iran
allait servir d'exemple pour les autres pays du tiers-monde riches
en gisements. Mossadeq, leader populiste haut en couleurs, se faisait
remarquer par ses discours aux Nations unies et fut consacré
Homme de l'année 1951 par le Time Magazine. La Grande-Bretagne,
furieuse, fit le blocus de l'Iran et cita Mossadeq devant la Cour
mondiale de justice - qui statua en faveur de l'Iran.
En 1953, les services secrets britanniques et la CIA s'associèrent
pour renverser Mossadeq ; le général Norman Schwarzkopf
- père du chef des forces américaines pendant l'opération
Desert Storm en 1990 - jouait un rôle déterminant dans
ce complot. Une fois Mossadeq parti (il passa la fin de sa vie assigné
à résidence et mourut en 1967), le Shah assuma des pouvoirs
dictatoriaux, accorda des droits pétroliers à un consortium
d'entreprises anglo-américain, et il établit d'étroites
relations avec les États-unis.
Pendant le quart de siècle qui suivit, le Shah Reza Pahlavi
dirigea les efforts d'industrialisation de son pays passant commande
d'installations nucléaires à la France et à l'Allemagne
au début des années 70. En 1978, il refusa la proposition
de BP de renouveler pour vingt-cinq ans sa concession d'extraction
pétrolière. Le Shah ne servait plus à rien.
Dans son livre A Century of War : Anglo-Ameri-can Oil Politics and
the New World Order (Pluto Press 2004, rev. ed.) [Un siècle
de guerre : politiques anglo-américaine du pétrole et
le Nouvel Ordre Mondial], William Engdah expose une vision des choses
selon laquelle la chute de la dynastie Pahlavi et l'installation au
pouvoir de l'Ayatollah Khomeini en 1979 avaient été
mises au point par les services secrets britanniques et la CIA américaine.
Ces deux événements faisaient partie d'une stratégie
de Washington, fierté de son concepteur, Zbigniew Brzezinski,
destinée à mettre de l'huile sur le feu de l'islamisme
radical au Moyen-Orient, et ce dans le but de saper les efforts de
nationalisme arabe. L'idée était que l'on pouvait avantageusement
dresser des pays comme l'Iran et l'Irak les uns contre les autres,
afin de permettre plus tard aux États-unis de faire une entrée
majestueuse pour recoller les morceaux. Les islamistes radicaux devaient
servir aussi à miner les relations des soviétiques dans
la région ; jouant un rôle central dans la guerre de
l'Afghanistan contre l'Union soviétique ils prêteront
main forte dans les campagnes ultérieures dans les Balkans.
Ils allaient également fournir, par la suite, un nouvel ennemi
commode en remplacement de l'Union soviétique après
la fin de la guerre froide.
Des connexions cachées entre le nouveau pouvoir théocratique
iranien et l'administration Reagan qui arrivait au pouvoir aux États-Unis
ont été démontrées par la soi-disant Surprise
d'octobre qui sonna le glas de la présidence de Jimmy Carter,
et par la négociation fusils contre otages, également
connue sous le nom d'Iran Gate.
Les Etats-Unis derrière la guerre Iran-Irak
Il semble plus que probable que la guerre Iran-Irak (1980-1988) ait
été secrètement fomentée par les Etats-Unis
(qui encouragèrent Saddam Hussein à attaquer) pour affaiblir
les deux pays. L'Iran était soutenu par la Syrie et la Libye
et recevait de l'armement de la Corée du Nord et de la Chine
(et des États-unis également). L'Irak jouissait d'un
soutien plus large parmi les nations arabes aussi bien qu'occidentales,
avec l'Union soviétique comme principal fournisseur d'armes.
Les estimations font état d'un nombre de morts allant jusqu'à
1,5 million.
Après la mort de Khomeini en 1989, le pouvoir politique en
Iran revint en grande partie au président Rafsanjani, leader
plus modéré (bien que les mollahs aient conservé
l'autorité suprême). En 1997, à Rafsanjani, qui
cherchait à améliorer les relations avec l'Occident
afin d'attirer les capitaux d'investissements, succéda Khatami,
actuel président, modéré lui aussi, qui poursuivit
l'amélioration des relations avec les Etats-Unis et l'Arabie
Saoudite. Cependant, en tant que république islamiste, l'Iran
manifeste souvent sa rhétorique anti-américaine et a
dernièrement sollicité un resserrement de ses liens
économiques et de sécurité avec la Russie et
la Chine.
Un pic pétrolier en 2009...
La richesse naturelle de l'Iran en pétrole est à la
fois son trésor et sa malédiction. Selon Colin Campbell
(article dans le bulletin ASPO ri 32 d'août 2003), environ 120
milliards de barils de pétrole ont été trouvés
en Iran, faisant du pays un des plus importants producteurs du XXe
siècle.
La plus grande partie des découvertes à ce jour est
localisée dans un petit nombre de gisements géants...
dont la plupart ont été trouvés par le Consortium
pétrolier dans les années soixante en se fondant sur
des prospectives connues de longue date des explorateurs de BP...
Des bruits de découvertes très importantes à
Bushehr ont couru récemment, mais il s'avère qu'il s'agit
presque certainement de gisements connus depuis longtemps : du pétrole
lourd à haute teneur en soufre sans importance notable... On
estime ici les découvertes futures aux environs de 8 milliards
de barils, qui proviendront probablement surtout de forages offshore.
Campbell remarque que l'Iran, co-fondateur de l'OPEP en 1961, a "le
profil typique de la production pétrolière à
deux pics de ses pays membres" :
Le premier pic a été dépassé en 1974 à
6,1 millions de barils par jour, pour tomber dans un creux de 1,2
Mb/j en 1980, avant de remonter à 3,4 Mb/j en 2002. Certains
comptes-rendus suggèrent que la diminution des réserves
actuelles va jusqu'à 7 %, ce qui pourrait refléter des
défauts d'exploitation et un manque d'investissements... La
production pourrait, en termes de ressources, monter jusqu'à
un deuxième pic en 2009 à près de 5 Mb/j avant
d'entamer son déclin final de 2,6 % par an, mais les contraintes
d'exploitation et d'investissement peuvent empêcher qu'un tel
niveau soit atteint dans la pratique, un pic de 3 ou 4 Mb/j étant
plus probable. Bien sûr, toute nouvelle invasion affecterait
radicalement cette prévision.
Cambell remarque également: "Les ressources du pays en
gaz étaient très grandes au demeurant, au total quelque
1000 Tcf." L'Iran exporte actuellement environ 2,3 Mb/j (le monde
en consomme près de 85 Mb/j).
Pourquoi attaquer l'Iran ?
A première vue, une attaque américaine de l'Iran paraîtrait
insensée, étant donné que l'armée américaine
est déjà enlisée dans l'Irak voisin. Il y a pourtant
trois raisons d'importance pour lesquelles l'administration Bush ne
se ferait pas prier pour prendre les immenses risques encourus.
La première, et la plus largement discutée, est que
l'Iran chercherait à développer des armes nucléaires.
La plupart des services secrets occidentaux estiment que l'Iran sera
capable de produire "la bombe" d'ici trois à cinq
ans. Quoi qu'il en soit, des systèmes de lancement de missiles
capables d'atteindre Israël et les bases américaines dans
tout le Moyen-Orient et l'Asie centrale sont déjà en
place. Les États-unis veulent bien encourager la capacité
nucléaire du Pakistan et d'Israël car ces nations collaborent
avec l'Amérique ; l'Iran, au contraire, est indépendant,
traite ses accords de sécurité avec la Chine, la Russie
et le Venezuela, et peut être considéré comme
une menace pour Israël. Du point de vue iranien, cependant, le
développement d'une force de dissuasion nucléaire est
tout à fait logique étant donnée la récente
invasion de l'Irak voisin par les Américains.
La seconde raison est liée au défi que représente
Téhéran pour l'économie . des Etats-Unis. Selon
de récents bulletins d'information en provenance d'Iran, ce
pays projette d'établir une bourse pétrolière
régionale. Un article du 28 décembre 2004 sur la publcation
en ligne IranMania.com basée à Londres remarque: "La
semaine prochaine, l'Iran fera un pas de plus vers la fondation de
la bourse pétrolière dont on parle tant, alors que le
ministre du Pétrole et le ministre des Affaires économiques
et des Finances s'apprêtent à signer un mémorandum
d'entente (MoU), qui préparera le terrain pour cette importante
initiative. Hossein Talebi, directeur des technologies de l'information
de la National Iran Oil Company, a déclaré à
l'agence de presse Fars que le projet entrerait en phase d'exécution
immédiatement après la signature du MoU. Ce responsable
gouvernemental va jusqu'à annoncer que des produits de la pétrochimie,
du pétrole brut et des produits du pétrole et du gaz
s'échangeront au sein de cette bourse pétrolière.
`La bourse du pétrole contribuerait puissamment à faire
de l'Iran le pivot des marchés pétroliers dans la région',
dit-il, ajoutant que la plupart des affaires se traiteraient par Internet...
L'Iran a annoncé en septembre que sa bourse pétrolière
deviendrait opérationnelle en mars 2006..." (Source: http://www.iranmania.com)
Comme le montre William Clarke dans son livre à paraître
Pétrodollar Warfare (New Society, été 2005) la
dénomination des ventes mondiales de pétrole en dollars
américains a maintenu artificiellement le dollar fort depuis
1974, permettant à Washington d'augmenter sa dette publique
déjà énorme et son déficit commercial.
L'action de Téhéran, qu'elle soit ou non délibérément
calculée à cette fin, pourrait causer un effondrement
du dollar. L'Irak fut la première nation à avoir affiché
son intention de vendre du pétrole en euros plutôt qu'en
dollars (en novembre 2000), et l'un des premiers actes du gouvernement
provisoire mis en place par les forces d'invasion américaines
a été de ré-étalonner les ventes de pétrole
sur le dollar.
Dans un article du 27 octobre 2004 (http://www. globalresearch.ca/articles/CLA410A.htm1),
Clark fait remarquer : . Comme pour la guerre d'Irak, les opérations
imminentes contre l'Iran sont liées à la macroéconomie
du recyclage du pétrodollar et au défi (qui n'a pas
été ébruité) que représente l'euro
en tant que monnaie alternative des ventes pétrolières,
pour la suprématie du dollar américain... A franchement
parler, l'opération `Liberté pour les Irakiens' était
une guerre conçue pour installer une marionnette pro-américaine
au pouvoir, établir une multiplicité de bases militaires
américaines avant le début du pic pétrolier,
et reconvertir l'Irak aux pétrodollars dans l'espoir de contrecarrer
toute avancée de l'OPEP vers l'euro comme monnaie alternative
des transactions pétrolières... D'un point de vue purement
économique et monétaire, un système pétroeuro
est une évolution logique, étant donné que l'Union
européenne importe davantage de pétrole des pays de
l'OPEP que ne le font les Etats-Unis, et que l'Union européenne
représente, pour les pays du Moyen-Orient, 45 % de leurs importations
...L'un des cauchemars de la Réserve fédérale
pourrait voir le jour en 2005 ou 2006 quand il deviendra manifeste
que les acheteurs internationaux ont le choix entre acheter un baril
de pétrole pour 50 dollars américains sur le NYMEX et
IPE - ou acheter un baril de pétrole pour 37 à 40 euros
via la bourse iranienne ...Une bourse iranienne gagnante ferait du
pétroeuro une solide monnaie alternative de transactions pétrolières,
et mettrait ainsi fin au statut hégémonique du pétrodollar
en tant que monnaie détentrice du monopole pétrolier..."
Gagner la Chine de vitesse
Une troisième raison pour les Etats-Unis d'envahir l'Iran est
issue de la stratégie géopolitique américaine
à long terme : l'Iran est l'un des rares exportateurs de pétrole
importants à être libre de toute présence militaire
américaine (comme la Russie et le Vénézuela).
En outre, l'Iran est stratégiquement situé entre l'Afghanistan
et l'Irak, faisant le pont entre le Moyen-Orient et l'Asie centrale,
aussi est-il
essentiel pour la domination américaine de ces régions
riches en pétrole de tenir l'Iran sous contrôle.
A l'approche du pic pétrolier, le monde joue les dernières
cartes de l'intervalle industriel. Si les États-unis ne gagnent
pas un quasi-monopole des flux de ressources mondiales, ce sera la
Chine - maintenant principal consommateur mondial d'acier, de grains,
de viande et de charbon - qui le fera. La Chine gagne déjà
des contrats pétroliers à long terme en Arabie Saoudite,
en Iran, au Venezuela et au Nigeria ; les Chinois cherchent même
à obtenir une part assez considérable de la production
pétrolière canadienne et ont déjà tenté
d'acheter une compagnie pétrolière américaine
(Unocal).
Tandis qu'en surface, les Etats-Unis et la Chine commercent poliment
(les Américains achètent bon marché des marchandises
chinoises, les Chinois investissent leurs économies dans les
bons du Trésor américains pour permettre aux Américains
de s'offrir encore plus d'importations chinoises), l'un et l'autre
recherchent une position dominante tandis que commence la partie finale.
Si les Etats-Unis en restent là, leur économie sera
détruite quand la Chine vendra finalement ses portefeuilles
en dollars. Et l'Amérique atterrira sur le tas de cendres des
empires déchus. Le seul espoir pour cette dernière de
maintenir sa gloire est de jouer l'atout qui lui reste - ses armes
de mort massive spectaculairement meurtrières - dans un effort
de garder le contrôle des flux de ressources mondiaux. Les États-Unis
prendraient d'immenses risques à se commettre dans une attaque
comme on le montrera ci-dessous. Cependant, étant donné
les priorités qu'ils se sont données, ils peuvent difficilement
hésiter à le faire.
Les preuves d'une attaque en préparation
Dans un article intitulé "The Coming Wars" [Guerres
à venir] publié dans The New Yorker (24-31 janvier 2005),
Seymour Hersh, journaliste d'investigation chevronné, rapportait
que des équipes de commando américaines ont opéré
en Iran pendant des mois, exécutant des missions de reconnaissance
secrètes pour se renseigner sur les sites nucléaires,
chimiques et de missiles afin de préparer d'éventuelles
frappes aériennes. Hersh dit aussi que les objectifs de l'administration
pourraient ne pas se limiter à contrecarrer les ambitions nucléaires
de l'Iran mais aller jusqu'à un changement de régime.
Citant un ancien directeur des services secrets, Hersh déclare : "Le secrétaire de la Défense Donald Rumsfeld
a rencontré les chefs d'Etat Major peu de temps après
les élections et leur a dit, en essence, que les opposants
s'étaient fait entendre et que le peuple américain n'avait
pas accepté leur message : Ceci est une guerre contre le terrorisme
et l'Irak n'est que l'une des campagnes. L'administration Bush considère
ceci comme une immense zone de guerre m'a déclaré cet
ancien directeur des services secrets. Ensuite, nous aurons la campagne
d'Iran. Nous avons déclaré la guerre et les méchants,
où qu'ils soient, sont l'ennemi.
C'est le dernier hourrah - nous avons quatre ans, et nous voulons
en sortir en étant capables de clamer que nous avons gagné
la guerre contre le terrorisme."' (Source : http://www.newyorker.com/fact/content/
? 05012fa_fact)
Tandis que les officiels de l'Administration Bush contestent les allégations
de Hersh, d'autres reporters et agences de presse publient des informations
qui les corroborent. Un article d'Al Jazeera du 6 février ("U.S.-Israel
Plan to Strike Iran's Nuclear Sites Finalized" [Le plan de frappe
américano-israëlien des sites iraniens d'armement nucléaire])
affirme : "Les experts du ministère de la Défense
américain, du Pentagone et d'Israël ont mis la dernière
main à un plan pour lancer une frappe militaire contre les
équipements nucléaires de l'Iran, ont révélé
dimanche des experts à la Commission européenne de Bruxelles.
Ces experts ont ajouté que la réalisation de ce plan
reposait sur un certain nombre de facteurs incluant les efforts constants
pour entraver les négociations Etats-Unis - Iran sur la suspension
de toutes les activités touchant à l'enrichissement
de l'uranium. Le but étant de justifier une frappe militaire
contre la République islamique si cette dernière refusait
de céder aux pressions américaines. Hier, des sources
d'informations américaines rapportaient que des sénateurs
américains ont mis sur pied une commission basée sur
les renseignements de la CIA en l'Iran afin d'essayer d'éviter
les écueils qui ont marqué la conduite de l'invasion
de l'Irak." (Source : http://www.aljazeera.com/cgi-bin/news service/middle
east full storyasp?Service id=6945)
"Faire avancer la démocratie"
Entre-temps, George W Bush a annoncé la nomination d'Elliot
Abrams, précédemment chargé des affaires du Moyen-Orient,
au poste de vice-conseiller à la sécurité nationale.
Abrams, qui a plaidé coupable, en 1991, d'avoir dissimulé
des informations au Congrès (et a été blanchi
par George H.W Bush), supervisera maintenant la stratégie actuelle
du président pour "faire avancer la démocratie,"
selon le Washington Post du 3 février. Beaucoup considèrent
Abrams comme l'un des principaux partisans du programme néoconservateur
à Washington ; il est l'auteur du chapitre sur le Moyen-Orient
dans le schéma directeur de 2000 pour la politique étrangère
des Etats-Unis qui fonde le Projet du Nouveau Siècle Américain
(PNAC).
Bon nombre d'observateurs n'apprécient pas de voir à
quel point l'état d'esprit néoconservateur est éloigné
de celui du consensus précédent sur la politique étrangère.
Par exemple, les néoconservateurs ne considèrent la
guerre de l'Amérique contre les Vietnamiens comme une erreur
qu'en raison de l'insuffisance de la force employée: plusieurs
néoconservateurs ont émis l'avis que les États-Unis
auraient dû employer tous les moyens nécessaires, quels
qu'ils soient, y compris les armes nucléaires, pour essayer
de l'emporter.
La littérature du PNAC grouille littéralement de plaintes,
d'accusations et de menaces dirigées contre Téhéran.
Pendant les premiers mois du premier trimestre dans l'administration.
Georges W Bush, on rapportait souvent que des néoconservateurs
auraient dit : "Tout le monde veut aller à Baghdad ; les
vrais hommes veulent aller à Téhéran."
Le rédacteur en chef du Weekly Standard, William Kristol, sur
un site Web de la PNAC (20 juillet 2004, http://www.newamericancentury.org/iran-20040720.htm),
après une litanie d'accusations contre l'Iran conclut: "Nous
avons vraiment besoin d'une politique cohérente, sérieuse,
vis-à-vis de l'Iran; une politique d'endiguement, de pression,
de responsabilité financière et, ultimement de changement
de régime."
Le président Bush, dans son discours sur l'état de l'Union
du 2 février a fait cette remarque lourde de sous-entendus : "Aujourd'hui, l'Iran demeure le principal état commanditaire
de terreur au monde, tournant ses efforts vers l'armement nucléaire
tandis qu'il prive son peuple de la liberté qu'il recherche
et qu'il mérite."
On dit que le mois dernier, le sénateur Rick Santorum (R-Pennsylvanie)
était en train de travailler à "l'Acte sur la liberté
de l'Iran et sur le soutien à lui apporter," déclaration
apparemment destinée à contribuer à préparer
psychologiquement l'Amérique à une attaque contre Téhéran.
Santorum a dit à Fox News : "En soutenant le peuple d'Iran,
et en étendant l'assistance aux groupes pro-démocratiques,
nous espérons pouvoir encourager une transition paisible vers
la démocratie en Iran:" Cette déclaration fait
également remarquer la futilité qu'il y a à collaborer
avec le gouvernement iranien. Dans le même temps, le nouveau
secrétaire d'Etat Condoleezza Rice envoie des signaux discordants.
Le 4 février, elle a soutenu qu'une attaque américaine
contre l'Iran "n'est tout simplement pas à l'ordre du
jour," bien qu'elle n'ait pas voulu dire si les Etats-Unis soutiennent
un changement de régime dans ce pays. Toutefois, cinq jours
plus tard seulement, elle avertissait l'Iran que s'il n'abandonnait
pas son programme nucléaire, il y aurait des conséquences.
Les mêmes contradictions qu'avant d'attaquer l'Irak
On peut difficilement s'empêcher de se souvenir de déclarations
semblablement contradictoires de la part de personnages officiels
dans l'année qui a conduit à l'invasion de l'Irak.
Le 17 février, George W Bush a fait serment de soutenir Israël
si ce dernier bombardait l'Iran pour tenter d'anéantir la capacité
du régime islamique de construire une bombe atomique. Comme
on lui demandait s'il appuierait Israël si ce dernier bombardait
les installations nucléaires de Téhéran, Bush
a répondu: "Il est clair que si j'étais chef d'État
d'Israël et si j'avais entendu certaines déclarations
d'ayatollahs iraniens touchant à la sécurité
de mon pays, je serais inquiet que l'Iran possède, lui aussi,
une arme nucléaire. Et en cela Israël est notre allié,
et en cela nous nous sommes très fortement engagés à
soutenir Israël. Nous soutiendrons Israël si sa sécurité
est menacée."
Pendant ce temps, les rumeurs montent. Le 18 février, Scott
Ritter, ancien Marine américain et inspecteur de l'armement
en Irak pour le compte des Nations unies, dans un discours devant
une salle comble de l'Olympia's Capitol Theater dans l'Etat de Washington,
a déclaré, en se fondant sur des informations internes,
que Bush "en avait terminé" avec certains projets
de bombardement de l'Iran en juin 2005.
Tandis que les efforts diplomatiques européens cherchent à
éviter une confrontation militaire, "en privé,"
comme le note Guy Dinsmore dans un article du Financial Times du 14
février ("Would Condi and Dubbya Really Start Another
War ?") ["Condj et Dubbya déclencheront-ils une nouvelle
guerre ?"], "les officiels européens disent que le
mieux qu'ils puissent faire est de gagner du temps, peut-être
jusqu'à la fin de l'année."
Quelles conséquences à long terme ?
A l'automne 2004, The Atlantic a organisé une cellule de réflexion
de simulation de guerre, comme le rapporté un article de James
Fallows du numéro de décembre 2004 ("Will Iran
be Next ?") ["L',Iran sera-t-il le prochain de la liste
?"]. Le magazine avait appointé des stratèges militaires
retraités pour qu'ils se rencontrent et, au cours de discussions,
jouent les trois scénarios possibles : une attaque limitée
sur les équipements de recherche nucléaire de l'Iran
; une attaque aérienne sur la garde républicaine conçue
pour détruire l'ensemble de la capacité militaire iranienne;
une invasion totale visant à un changement de régime.
Chacun d'entre eux se terminait par des conséquences inacceptables.
L'attaque des équipements nucléaires, de l'avis unanime
des participants, n'arrêterait probablement pas les recherches
et ne ferait vraisemblablement que renforcer la résolution
iranienne de développer des armes nucléaires. Une attaque
aérienne contre des unités militaires iraniennes provoquerait
des représailles contre les forces américaines en Irak.
Et une invasion totale entraînerait des pertes américaines,
ainsi qu'une occupation à long terme et une situation de guérilla.
Le chef de la simulation de guerre, le Colonel d'aviation en retraite
Sam Gardiner (qui a organisé des simulations de guerre au National
War College pendant plus d'une vingtaine d'années), a résumé
les conclusions du groupe: "A l'issue de tout ce travail, je
n'ai plus que deux phrases toutes simples à adresser aux politiciens : vous n'avez pas de solution militaire pour les questions posées
sur l'Iran. Et: vous devez faire un travail diplomatique."
Des stratégies vouées à l'échec
Quoi qu'il en soit, en dépit de la contreproductivité
des résultats probables, les acteurs de cette simulation ne
pouvaient pas exclure la possibilité que les Etats-Unis suivent
l'une ou plusieurs de ces stratégies. "Les entreprises
qui décident quels genre de pâte dentifrice elles vont
lancer sur le marché ont à se référer
à des procédures de prise de décision établies
bien plus rigoureuses que les plus hauts responsables du gouvernement
des Etats-Unis quand ils décident d'entrer en guerre ou non",
dit Michael Mazarr, titulaire de la chaire de stratégie de
sécurité nationale au National War College. Thomas Hammes,
Marine expert en contre-insurrections, ajouta: "Ce n'est pas
parce qu'un gouvernement sait qu'une chose n'est pas viable que vous
pouvez présumer qu'il abandonnera et ne la fera pas. Les Irakiens
savaient qu'il n'était pas viable d'envahir l'Iran, mais ils
font quand même fait. L'histoire montre que les pays font des
fautes très lourdes."
Les néoconservateurs semblent avoir une vision des choses que
ces simulations de guerre ne reflètent pas. De toute évidence,
ils croient qu'après les premières frappes, le régime
iranien s'effondrera, tout simplement. Hersh (dans The New Yorker
du 24 au 31 janvier 2005) écrit: "Le gouvernement a très
envie d'une attaque limitée contre l'Iran parce qu'elle pourrait,
croit-il, conduire à un renversement du leadership religieux.
Dans l'âme de l'Iran il y a une lutte entre les nationalistes
séculiers et réformateurs d'une part, et d'autre part
le mouvement islamique fondamentaliste, m'a dit le conseiller. A la
minute même où l'aura d'invincibilité dont jouissent
les mollahs sera brisée, et avec elle la capacité de
tromper l'Occident, le régime iranien s'effondrera', comme
les anciens régimes communistes de Roumanie, d'Allemagne de
l'Est et d'Union soviétique. Rumsfeld et Wolfowitz partagent
cette croyance", ajouta-t-il.
Hersh remarque cependant que les experts de l'Iran contestent la vraisemblance
d'un effondrement rapide du régime de Téhéran,
et disent qu'une conséquence plus probable serait un durcissement
de l'opposition iranienne.
Une fois encore, on ne peut pas s'empêcher de se rappeler qu'avant
l'invasion de l'Irak des membres de l'administration exprimaient des
attentes semblables - et la manière dont ces attentes ont été
anéanties. L'administration américaine a l'air de grapiller
des avis d'experts, n'acceptant que les vues qui -coïncident
avec ce que la hiérarchie supérieure veut entendre.
C'est évidemment une politique qui émane des sommets : George W Bush lui-même passe pour avoir dit à des conseillers
qu'il ne voulait entendre que de bonnes nouvelles.
Quoi qu'il en soit, les nouvelles qui suivraient une invasion pourraient
être tout sauf bonnes. Selon un compte-rendu d'Amir Pavar à
l'agence Reuter : "Iran Promises `Burning Hell' for Any Agressor,"
(l'Iran menace tout agresseur de brûler en enfer) en date du
jeudi 10 février 2005 : "L'Iran confronté à
la montée de la pression des Etats-Unis contre son programme
nucléaire, a promis Jeudi un `enfer de feu' pour tout agresseur
tandis que des dizaines de milliers de personnes marchaient pour marquer
le vingt-sixième anniversaire de la révolution islamique.
`La nation iranienne ne recherche pas la guerre, ne cherche pas la
violence et le conflit. Mais le monde doit savoir que cette nation
ne tolèrera aucune invasion', a dit le président Mohammed
Khatami, dans un discours fougueux à la foule rassemblée
dans Téhéran. La nation iranienne toute entière
est unie contre toute menace ou attaque. Si les envahisseurs arrivent
en Iran, le pays se transformera pour eux en un enfer de feu",
a-t-il ajouté, tandis que la foule, bravant de grosses tempêtes
de neige, chantait `Mort à l'Amérique!"'.
Téhéran a du répondant
Bien que ce genre de menaces puisse en très grande partie être
mises sur le compte du bluff et de la bravade (la plupart des engins
militaires iraniens sont obsolètes et usés), Téhéran
possède réellement quelques armes qui sont précises
et destructrices - bien plus qu'aucune de celles employées
par Saddam Hussein contre l'armée américaine. Un exemple
en est le missile de croisière Sunburn, de fabrication soviétique,
conçu spécialement pour vaincre le système de
défense radar américain Aegis, et qui a la réputation
d'être l'arme anti-navires la plus meurtrière du monde.
En cas d'attaque, l'Iran fomenterait probablement une rébellion
shiite en Irak contre les forces d'occupation américaines,
insurrection qui pourrait surpasser de loin, en extension et en précision,
l'actuelle résistance menée par les sunnites. En outre,
Téhéran pourrait aussi lancer ses 300 missiles balistiques
de construction nord-coréenne Shahab-3 sur des bases américaines
au Qatar, en Arabie Saoudite, en Ouzbékistan, en Afghanistan
et en Irak. Si l'Iran était envahi, sa tactique consisterait
à payer une guérilla semblable à celle engagée
par la résistance d'initiative sunnite en Irak. Téhéran
a déjà annoncé qu'il s'efforçait d'accroître
la taille de ses milices Basiji fortes de sept millions d'hommes,
lesquelles ont été déployées en vagues
d'attaques humaines contre l'Irak pendant les années 80. Selon
les bulletins d'information des dizaines de milliers de fusils sont
en train d'être distribués en ce moment.
Une attaque des Etats-Unis aurait de graves implications pour les
relations internationales. L'Iran a passé ces dernières
années à cimenter ses liens économiques et militaires
avec la Chine, la Russie et l'Union européenne, et ces efforts
se sont intensifiés spectaculairement ces dernières
semaines. Ces nations, à des degrés divers, considèrent
les Etats-Unis comme une superpuissance qui a perdu beaucoup de son
utilité pour le reste du monde.
Les Etats-Unis sont maintenant un poids mort à bien des égards : leur immense dette nationale et leurs déficits commerciaux
pèsent sur l'économie mondiale; leur consommation de
ressources extrêmement prodigue en laisse moins en circulation
pour les autres nations ; leur refus de signer les accords de Kyoto
est l'assurance d'un siècle de délabrement de l'environnement
; et leur militarisme arrogant sert à saper tous les espoirs
de trouver des solutions coopératives aux luttes à venir
autour de ressources décroissantes.
Aucun gouvernement ne veut se battre avec les Etats-Unis militairement.
Mais Washington apparaît déterminé à garder
le contrôle des goulets d'étranglement des flux de ressources
mondiaux. Ainsi, de leur propre point de vue, les dirigeants de la
Chine, de la Russie - et, dans une moindre mesure, même ceux
des Etats européens - feraient acte d'autodéfense en
traçant une ligne dans le sable tout autour de l'Iran. D'ailleurs,
ces dernières semaines, la Russie a commencé à
vendre quelques-uns de ses missiles les plus perfectionnés
à la Syrie, au Venezuela et à l'Iran, exactement en
même temps que les États-Unis amplifiaient leur rhétorique
contre ces pays.
Scénarios vraisemblables
A quoi pouvons-nous nous attendre dans les semaines et les mois à
venir ? A court terme, nous verrons des mésententes diplomatiques
; nous verrons aussi semer de nouvelles histoires accompagnées
de commentaires incendiaires en provenance de sources gouvernementales
qui ne seront pas nommées. Un exemple de ce dernier phénomène
est un article d'Andrew Cawthorne pour Reuter ("Iran Will Know
How to Build Bomb in G Months - Israël") ["Dans 6 mois,
l'Iran aura les moyens de produire la bombe"], en date du 15
février, dans lequel il cite des responsables israéliens
anonymes qui soutiendraient que Téhéran est bien plus
proche d'avoir des armes atomiques que ne font estimé la plupart
des experts américains et européens.
Si les conférences entre les Etats-Unis et l'Iran échouent,
et au moment où cela se produirait, il paraît probable
que la Chine et la Russie feraient barrage à toute résolution
du Conseil de sécurité de l'ONU destinée à
imposer des sanctions à Téhéran. Les États-Unis
ne trouveraient vraisemblablement pas davantage de soutien pour des
mesures punitives auprès des nations du G8, puisque le Japon
se procure environ 15 % de son pétrole en Iran et a peu de
sources de remplacement pour combler la différence en cas d'embargo
commercial.
Comme on l'a remarqué plus haut, il est évident que
l'administration Bush a le sentiment qu'une attaque sur l'Iran amènerait
un effondrement rapide du gouvernement, et donc que des groupes iraniens
dissidents se préparent sans aucun doute à profiter
d'une éventuelle vacance du pouvoir. Cependant, si les néoconservateurs
se trompent aussi lourdement qu'ils l'ont fait pour l'Irak, et si
le régime de Téhéran ne tombait justement pas,
les États-Unis se retrouveraient devant un dilemme. S'ils se
retiraient, ils devraient faire face à la défaite et
à l'humiliation. Mais poursuivre une invasion et un changement
de régime par la force des armes serait extrêmement coûteux,
à la fois en dollars et en vies humaines. Comment justifier
l'un et l'autre efforts devant le peuple américain ?
Comme les conséquences probables sont indigestes, et du fait
que l'occupation en cours de l'Irak voisin ne se déroule pas
bien, les responsables américains estimeraient pratiquement
impossible de lancer une attaque sur l'Iran sans disposer d'un prétexte
immédiat adéquat. Il faut donc inciter l'Iran à
attaquer les États-Unis, ou bien il faut le faire apparaître
comme attaquant.
Le scénario le plus probable serait qu'Israël prenne l'initiative
en bombardant les équipements nucléaires iraniens. Pour
Téhéran, cela signifierait que les américains
sont impliqués, puisque les avions israéliens survoleraient
presque immanquablement l'espace aérien irakien sous contrôle
des États-Unis. On peut prévoir qu'alors l'Iran riposterait
à la fois contre Israël et les États-Unis, peut-être
en lançant des missiles Scud sur Israël et des missiles
de croisière Sunburn contre un ou plusieurs bâtiments
militaires américains stationnés dans le golfe Persique.
La perte d'un porte-avions ou d'un cuirassé avec des centaines
ou des milliers de marins américains à bord pourrait
ensuite susciter une réaction émotionnelle suffisante
de la part du peuple américain pour que toutes les ressources
de la nation (y compris une ré-institution immédiate
de la conscription) puissent être mobilisées autour d'une
invasion de l'Iran en trident : à partir de l'Irak, de l'Afghanistan
et du Golfe.
Autrement, si l'Iran ne mordait pas à l'hameçon et ne
coulait pas de navire de guerre américain, Israël pourrait
le faire sous un faux pavillon, prétendant devant le peuple
américain que les fautifs en sont les mollah iraniens. Ou bien
une ville américaine pourrait se trouver attaquée de
l'intérieur par des "terroristes", la faute, là
aussi, étant mise sur le dos de Téhéran.
Ces événements débuteront très probablement
avant la fin de 2005, puisqu'on ne peut permettre à l'Iran
d'ouvrir sa bourse du pétrole en mars 2006. Une fois que les
événements commenceront à s'enchaîner,
à chacun de deviner comment ils pourront se dérouler
pendant les semaines, les mois et peut-être même les années
suivants. II paraît plus que probable que la Chine sauterait
sur l'occasion pour vendre à bas prix ses actions en dollars
sur les marchés mondiaux, faisant ainsi basculer l'économie
américaine dans une dépression. On ne peut faire que
des conjectures sur la réaction de la Russie. A l'intérieur,
les États-Unis institueraient vraisemblablement des mesures
draconiennes pour suivre de près le "patriotisme"'
des citoyens et restreindraient sévèrement les libertés
de ceux qui contesteraient les actes du gouvernement. Et les États-Unis
pourraient très bien saisir l'occasion d'élargir la
guerre au Vénézuéla et autres sites de "tyrannie"
tout autour du monde.
Alors que l'invasion de l'Irak et ses conséquences ont été
des événements extrêmement destructeurs, des signes
indiquent que ce qui couve sera bien, bien pire.
(Source: MuseLetter n° 155, mars 2005.) Traduction : Catherine
Saint-Guili
NEXUS n°39 juillet-août 2005