Retour articles

 

 

Imprimer Télécharger l'article au format word

IRAN/ETATS-UNIS
LA "GUERRE À LA TYRANNIE" AURA-T-ELLE LIEU ?

Par Richard Heinberg, journaliste, conférencier, rédacteur en chef de MuseLetter.

L'administration Bush est au bord de l'affrontement avec l'Iran, non seulement au sujet des armes nucléaires mais aussi parce que l'Iran a l'intention d'ouvrir une bourse pétrolière et de garder le contrôle de ses propres réserves d'or noir. Analyse et scénarios possibles d'un conflit qui pourrait éclater avant la fin de l'année...

Au cours des semaines qui ont suivi le 9 septembre 2001, le président George W Bush annonçait l'existence d'un "axe du Mal" constitué par les nations suivantes : l'Irak, l'Iran et la Corée du Nord. Dans ses discours ultérieurs, il laissait entendre qu'il jugeait souhaitable de réaliser un "changement de régime" dans les trois pays. Depuis, le premier d'entre eux, l'Irak, a été envahi et réduit à l'état de paysage ravagé par la violence et le désespoir.

Après les élections de novembre 2004, Bush et son nouveau secrétaire d'Etat, Condoleezza Rice, ont évoqué une "guerre à la tyrannie," probablement destinée à remplacer la "guerre au terrorisme" maintenant défraîchie. Ce glissement sémantique en dit long sur les projets de Washington pour les quatre prochaines années. Lors d'une nouvelle campagne militaire, le Pentagone n'aura plus besoin de justifier des attaques préventives fondées sur la possession d'armes proscrites et pourra tout simplement prendre pour cibles les régimes qui ne lui plaisent pas, même s'ils sont démocratiques, en se basant sur leur réputation "tyrannique". Evidemment, la manipulation des élections est devenue une science assez précise (non seulement aux États-unis, mais ailleurs également) pour qu'on puisse exporter la "liberté" et la "démocratie" clé en mains sous forme de slogans qui ont un effet de propagande considérable et ne présentent pas le moindre danger pour les intérêts de ceux qui tirent les ficelles.

Les cibles potentielles de la guerre à la tyrannie, listées d'après les déclarations de divers fonctionnaires du gouvernement Bush, comprennent l'Iran, la Syrie, le Soudan, l'Algérie, le Yémen, la Malaisie, la Somalie, l'Indonésie et la Géorgie - pays stratégiquement cruciaux quant à l'objectif de l'administration Bush : contrôler l'extraction et les voies d'acheminement des ressources énergétiques mondiales. Mais la nation citée en tête de toutes les listes, qu'elles soient officieuses ou publiques, est l'Iran.

II y a de bonnes raisons de présumer qu'une campagne américaine contre l'Iran va débuter dans quelques mois et qu'elle servira d'ouverture pour la phase suivante, très élargie, de ce qui s'avère être en fait une "guerre mondiale pour le pétrole" du XXIe siècle. En raison des liens entre Téhéran et d'autres pays qui dérangent les États-unis (comme la Chine, la Russie et le Venezuela), la campagne d'Iran sera déterminante pour faire, comme il est prévu, table rase des nations qui entravent "une domination américaine tous azimuts". Ce qui suit est en partie spéculatif; toutefois, on dispose maintenant de suffisamment d'informations sur lesquelles fonder des conjectures plausibles pour ce qui est des intentions, des actions probables et de leurs conséquences.

Le contexte géographique et historique

Le pays que l'on connaît maintenant sous le nom d'Iran (la Perse antique) fut un centre culturel de la civilisation indo-européenne pré-islamique dès le deuxième millénaire avant JC, et de la culture islamique depuis le VII` siècle après JC. Il fut le berceau du Zoroastrisme sept siècles avant JC, le foyer du poète Soufi Rumi, le siège de plusieurs empires et, souvent, un objet de conquête.
Au début du XIXe siècle, la Perse commença à devenir l'objet des attentions commerciales et impérialistes rivales de la Grande-Bretagne et de la Russie, servant d'atout-maître dans le grand jeu de la géopolitique eurasienne.

1908 : découverte de pétrole en Iran

En 1901, un explorateur australien nommé William Knox d'Arcy réussit à persuader le Shah de Perse de lui accorder pour soixante ans les droits miniers sur le pays en échange de 20 000 livres et d'une part de 16 % sur le montant des recettes. D'Arcy se mit ensuite à prospecter le pétrole, qu'il trouva en 1908. L'histoire de l'Iran depuis lors a dépendu de cette découverte. La Grande-Bretagne avait, entre-temps, compris quelle serait à l'avenir l'importance stratégique du pétrole pour la production industrielle et pour la guerre (la marine de guerre britannique opérerait alors sa conversion du charbon au pétrole) ; elle recherchait des approvisionnements sûrs au Moyen-Orient. Sidney Reilly, le célèbre espion britannique, amena d'Arcy à l'inclure dans son contrat : ainsi est née l'Anglo-Persian Oil Company, qui devait devenir plus tard British Petroleum ou BP.

En 1921, Reza Khan, officier de l'armée iranienne, organisa un coup d'Etat qui fit de lui le nouveau Shah et le fondateur de la dynastie Pahlavi : Il prit des mesures pour moderniser le pays, tout en obtenant de meilleures conditions contractuelles avec BP. En 1935, comme sa nation subissait une pression croissante à la fois de la part de la Grande-Bretagne et de la Russie, le Shah encouragea l'initiative commerciale allemande et changea le nom du pays, la Perse devint l'Iran (version Farsi de Aryen"). La Grande-Bretagne et l'Union soviétique envahirent l'Iran simultanément en 1941 et brisèrent rapidement la résistance iranienne. Reza Shah abdiqua en faveur de son fils, qui monta sur le trône sous le nom de Mohammed Reza Shah Pahlavi. En septembre 1943, l'Iran déclarait la guerre à l'Allemagne.

Du Shah Reza Pahlavi à l'Ayatollah Khomeini

Après la guerre, le Premier ministre iranien un aristocrate propriétaire terrien nommé Mohammed Mossadeq, nationalisa la concession exclusive de BP pour satisfaire le besoin croissant qu'avait son pays de revenus capables de financer la modernisation. Avec cette nationalisation de ses champs de pétrole, l'Iran allait servir d'exemple pour les autres pays du tiers-monde riches en gisements. Mossadeq, leader populiste haut en couleurs, se faisait remarquer par ses discours aux Nations unies et fut consacré Homme de l'année 1951 par le Time Magazine. La Grande-Bretagne, furieuse, fit le blocus de l'Iran et cita Mossadeq devant la Cour mondiale de justice - qui statua en faveur de l'Iran.

En 1953, les services secrets britanniques et la CIA s'associèrent pour renverser Mossadeq ; le général Norman Schwarzkopf - père du chef des forces américaines pendant l'opération Desert Storm en 1990 - jouait un rôle déterminant dans ce complot. Une fois Mossadeq parti (il passa la fin de sa vie assigné à résidence et mourut en 1967), le Shah assuma des pouvoirs dictatoriaux, accorda des droits pétroliers à un consortium d'entreprises anglo-américain, et il établit d'étroites relations avec les États-unis.

Pendant le quart de siècle qui suivit, le Shah Reza Pahlavi dirigea les efforts d'industrialisation de son pays passant commande d'installations nucléaires à la France et à l'Allemagne au début des années 70. En 1978, il refusa la proposition de BP de renouveler pour vingt-cinq ans sa concession d'extraction pétrolière. Le Shah ne servait plus à rien.

Dans son livre A Century of War : Anglo-Ameri-can Oil Politics and the New World Order (Pluto Press 2004, rev. ed.) [Un siècle de guerre : politiques anglo-américaine du pétrole et le Nouvel Ordre Mondial], William Engdah expose une vision des choses selon laquelle la chute de la dynastie Pahlavi et l'installation au pouvoir de l'Ayatollah Khomeini en 1979 avaient été mises au point par les services secrets britanniques et la CIA américaine. Ces deux événements faisaient partie d'une stratégie de Washington, fierté de son concepteur, Zbigniew Brzezinski, destinée à mettre de l'huile sur le feu de l'islamisme radical au Moyen-Orient, et ce dans le but de saper les efforts de nationalisme arabe. L'idée était que l'on pouvait avantageusement dresser des pays comme l'Iran et l'Irak les uns contre les autres, afin de permettre plus tard aux États-unis de faire une entrée majestueuse pour recoller les morceaux. Les islamistes radicaux devaient servir aussi à miner les relations des soviétiques dans la région ; jouant un rôle central dans la guerre de l'Afghanistan contre l'Union soviétique ils prêteront main forte dans les campagnes ultérieures dans les Balkans. Ils allaient également fournir, par la suite, un nouvel ennemi commode en remplacement de l'Union soviétique après la fin de la guerre froide.

Des connexions cachées entre le nouveau pouvoir théocratique iranien et l'administration Reagan qui arrivait au pouvoir aux États-Unis ont été démontrées par la soi-disant Surprise d'octobre qui sonna le glas de la présidence de Jimmy Carter, et par la négociation fusils contre otages, également connue sous le nom d'Iran Gate.

Les Etats-Unis derrière la guerre Iran-Irak

Il semble plus que probable que la guerre Iran-Irak (1980-1988) ait été secrètement fomentée par les Etats-Unis (qui encouragèrent Saddam Hussein à attaquer) pour affaiblir les deux pays. L'Iran était soutenu par la Syrie et la Libye et recevait de l'armement de la Corée du Nord et de la Chine (et des États-unis également). L'Irak jouissait d'un soutien plus large parmi les nations arabes aussi bien qu'occidentales, avec l'Union soviétique comme principal fournisseur d'armes. Les estimations font état d'un nombre de morts allant jusqu'à 1,5 million.

Après la mort de Khomeini en 1989, le pouvoir politique en Iran revint en grande partie au président Rafsanjani, leader plus modéré (bien que les mollahs aient conservé l'autorité suprême). En 1997, à Rafsanjani, qui cherchait à améliorer les relations avec l'Occident afin d'attirer les capitaux d'investissements, succéda Khatami, actuel président, modéré lui aussi, qui poursuivit l'amélioration des relations avec les Etats-Unis et l'Arabie Saoudite. Cependant, en tant que république islamiste, l'Iran manifeste souvent sa rhétorique anti-américaine et a dernièrement sollicité un resserrement de ses liens économiques et de sécurité avec la Russie et la Chine.

Un pic pétrolier en 2009...

La richesse naturelle de l'Iran en pétrole est à la fois son trésor et sa malédiction. Selon Colin Campbell (article dans le bulletin ASPO ri 32 d'août 2003), environ 120 milliards de barils de pétrole ont été trouvés en Iran, faisant du pays un des plus importants producteurs du XXe siècle.

La plus grande partie des découvertes à ce jour est localisée dans un petit nombre de gisements géants... dont la plupart ont été trouvés par le Consortium pétrolier dans les années soixante en se fondant sur des prospectives connues de longue date des explorateurs de BP... Des bruits de découvertes très importantes à Bushehr ont couru récemment, mais il s'avère qu'il s'agit presque certainement de gisements connus depuis longtemps : du pétrole lourd à haute teneur en soufre sans importance notable... On estime ici les découvertes futures aux environs de 8 milliards de barils, qui proviendront probablement surtout de forages offshore.

Campbell remarque que l'Iran, co-fondateur de l'OPEP en 1961, a "le profil typique de la production pétrolière à deux pics de ses pays membres" :
Le premier pic a été dépassé en 1974 à 6,1 millions de barils par jour, pour tomber dans un creux de 1,2 Mb/j en 1980, avant de remonter à 3,4 Mb/j en 2002. Certains comptes-rendus suggèrent que la diminution des réserves actuelles va jusqu'à 7 %, ce qui pourrait refléter des défauts d'exploitation et un manque d'investissements... La production pourrait, en termes de ressources, monter jusqu'à un deuxième pic en 2009 à près de 5 Mb/j avant d'entamer son déclin final de 2,6 % par an, mais les contraintes d'exploitation et d'investissement peuvent empêcher qu'un tel niveau soit atteint dans la pratique, un pic de 3 ou 4 Mb/j étant plus probable. Bien sûr, toute nouvelle invasion affecterait radicalement cette prévision.

Cambell remarque également: "Les ressources du pays en gaz étaient très grandes au demeurant, au total quelque 1000 Tcf." L'Iran exporte actuellement environ 2,3 Mb/j (le monde en consomme près de 85 Mb/j).

Pourquoi attaquer l'Iran ?

A première vue, une attaque américaine de l'Iran paraîtrait insensée, étant donné que l'armée américaine est déjà enlisée dans l'Irak voisin. Il y a pourtant trois raisons d'importance pour lesquelles l'administration Bush ne se ferait pas prier pour prendre les immenses risques encourus.
La première, et la plus largement discutée, est que l'Iran chercherait à développer des armes nucléaires. La plupart des services secrets occidentaux estiment que l'Iran sera capable de produire "la bombe" d'ici trois à cinq ans. Quoi qu'il en soit, des systèmes de lancement de missiles capables d'atteindre Israël et les bases américaines dans tout le Moyen-Orient et l'Asie centrale sont déjà en place. Les États-unis veulent bien encourager la capacité nucléaire du Pakistan et d'Israël car ces nations collaborent avec l'Amérique ; l'Iran, au contraire, est indépendant, traite ses accords de sécurité avec la Chine, la Russie et le Venezuela, et peut être considéré comme une menace pour Israël. Du point de vue iranien, cependant, le développement d'une force de dissuasion nucléaire est tout à fait logique étant donnée la récente invasion de l'Irak voisin par les Américains.

La seconde raison est liée au défi que représente Téhéran pour l'économie . des Etats-Unis. Selon de récents bulletins d'information en provenance d'Iran, ce pays projette d'établir une bourse pétrolière régionale. Un article du 28 décembre 2004 sur la publcation en ligne IranMania.com basée à Londres remarque: "La semaine prochaine, l'Iran fera un pas de plus vers la fondation de la bourse pétrolière dont on parle tant, alors que le ministre du Pétrole et le ministre des Affaires économiques et des Finances s'apprêtent à signer un mémorandum d'entente (MoU), qui préparera le terrain pour cette importante initiative. Hossein Talebi, directeur des technologies de l'information de la National Iran Oil Company, a déclaré à l'agence de presse Fars que le projet entrerait en phase d'exécution immédiatement après la signature du MoU. Ce responsable gouvernemental va jusqu'à annoncer que des produits de la pétrochimie, du pétrole brut et des produits du pétrole et du gaz s'échangeront au sein de cette bourse pétrolière. `La bourse du pétrole contribuerait puissamment à faire de l'Iran le pivot des marchés pétroliers dans la région', dit-il, ajoutant que la plupart des affaires se traiteraient par Internet... L'Iran a annoncé en septembre que sa bourse pétrolière deviendrait opérationnelle en mars 2006..." (Source: http://www.iranmania.com)

Comme le montre William Clarke dans son livre à paraître Pétrodollar Warfare (New Society, été 2005) la dénomination des ventes mondiales de pétrole en dollars américains a maintenu artificiellement le dollar fort depuis 1974, permettant à Washington d'augmenter sa dette publique déjà énorme et son déficit commercial. L'action de Téhéran, qu'elle soit ou non délibérément calculée à cette fin, pourrait causer un effondrement du dollar. L'Irak fut la première nation à avoir affiché son intention de vendre du pétrole en euros plutôt qu'en dollars (en novembre 2000), et l'un des premiers actes du gouvernement provisoire mis en place par les forces d'invasion américaines a été de ré-étalonner les ventes de pétrole sur le dollar.

Dans un article du 27 octobre 2004 (http://www. globalresearch.ca/articles/CLA410A.htm1), Clark fait remarquer : . Comme pour la guerre d'Irak, les opérations imminentes contre l'Iran sont liées à la macroéconomie du recyclage du pétrodollar et au défi (qui n'a pas été ébruité) que représente l'euro en tant que monnaie alternative des ventes pétrolières, pour la suprématie du dollar américain... A franchement parler, l'opération `Liberté pour les Irakiens' était une guerre conçue pour installer une marionnette pro-américaine au pouvoir, établir une multiplicité de bases militaires américaines avant le début du pic pétrolier, et reconvertir l'Irak aux pétrodollars dans l'espoir de contrecarrer toute avancée de l'OPEP vers l'euro comme monnaie alternative des transactions pétrolières... D'un point de vue purement économique et monétaire, un système pétroeuro est une évolution logique, étant donné que l'Union européenne importe davantage de pétrole des pays de l'OPEP que ne le font les Etats-Unis, et que l'Union européenne représente, pour les pays du Moyen-Orient, 45 % de leurs importations ...L'un des cauchemars de la Réserve fédérale pourrait voir le jour en 2005 ou 2006 quand il deviendra manifeste que les acheteurs internationaux ont le choix entre acheter un baril de pétrole pour 50 dollars américains sur le NYMEX et IPE - ou acheter un baril de pétrole pour 37 à 40 euros via la bourse iranienne ...Une bourse iranienne gagnante ferait du pétroeuro une solide monnaie alternative de transactions pétrolières, et mettrait ainsi fin au statut hégémonique du pétrodollar en tant que monnaie détentrice du monopole pétrolier..."

Gagner la Chine de vitesse

Une troisième raison pour les Etats-Unis d'envahir l'Iran est issue de la stratégie géopolitique américaine à long terme : l'Iran est l'un des rares exportateurs de pétrole importants à être libre de toute présence militaire américaine (comme la Russie et le Vénézuela). En outre, l'Iran est stratégiquement situé entre l'Afghanistan et l'Irak, faisant le pont entre le Moyen-Orient et l'Asie centrale, aussi est-il
essentiel pour la domination américaine de ces régions riches en pétrole de tenir l'Iran sous contrôle.
A l'approche du pic pétrolier, le monde joue les dernières cartes de l'intervalle industriel. Si les États-unis ne gagnent pas un quasi-monopole des flux de ressources mondiales, ce sera la Chine - maintenant principal consommateur mondial d'acier, de grains, de viande et de charbon - qui le fera. La Chine gagne déjà des contrats pétroliers à long terme en Arabie Saoudite, en Iran, au Venezuela et au Nigeria ; les Chinois cherchent même à obtenir une part assez considérable de la production pétrolière canadienne et ont déjà tenté d'acheter une compagnie pétrolière américaine (Unocal).

Tandis qu'en surface, les Etats-Unis et la Chine commercent poliment (les Américains achètent bon marché des marchandises chinoises, les Chinois investissent leurs économies dans les bons du Trésor américains pour permettre aux Américains de s'offrir encore plus d'importations chinoises), l'un et l'autre recherchent une position dominante tandis que commence la partie finale. Si les Etats-Unis en restent là, leur économie sera détruite quand la Chine vendra finalement ses portefeuilles en dollars. Et l'Amérique atterrira sur le tas de cendres des empires déchus. Le seul espoir pour cette dernière de maintenir sa gloire est de jouer l'atout qui lui reste - ses armes de mort massive spectaculairement meurtrières - dans un effort de garder le contrôle des flux de ressources mondiaux. Les États-Unis prendraient d'immenses risques à se commettre dans une attaque comme on le montrera ci-dessous. Cependant, étant donné les priorités qu'ils se sont données, ils peuvent difficilement hésiter à le faire.

Les preuves d'une attaque en préparation

Dans un article intitulé "The Coming Wars" [Guerres à venir] publié dans The New Yorker (24-31 janvier 2005), Seymour Hersh, journaliste d'investigation chevronné, rapportait que des équipes de commando américaines ont opéré en Iran pendant des mois, exécutant des missions de reconnaissance secrètes pour se renseigner sur les sites nucléaires, chimiques et de missiles afin de préparer d'éventuelles frappes aériennes. Hersh dit aussi que les objectifs de l'administration pourraient ne pas se limiter à contrecarrer les ambitions nucléaires de l'Iran mais aller jusqu'à un changement de régime.
Citant un ancien directeur des services secrets, Hersh déclare : "Le secrétaire de la Défense Donald Rumsfeld a rencontré les chefs d'Etat Major peu de temps après les élections et leur a dit, en essence, que les opposants s'étaient fait entendre et que le peuple américain n'avait pas accepté leur message : Ceci est une guerre contre le terrorisme et l'Irak n'est que l'une des campagnes. L'administration Bush considère ceci comme une immense zone de guerre m'a déclaré cet ancien directeur des services secrets. Ensuite, nous aurons la campagne d'Iran. Nous avons déclaré la guerre et les méchants, où qu'ils soient, sont l'ennemi.
C'est le dernier hourrah - nous avons quatre ans, et nous voulons en sortir en étant capables de clamer que nous avons gagné la guerre contre le terrorisme."' (Source : http://www.newyorker.com/fact/content/ ? 05012fa_fact)

Tandis que les officiels de l'Administration Bush contestent les allégations de Hersh, d'autres reporters et agences de presse publient des informations qui les corroborent. Un article d'Al Jazeera du 6 février ("U.S.-Israel Plan to Strike Iran's Nuclear Sites Finalized" [Le plan de frappe américano-israëlien des sites iraniens d'armement nucléaire]) affirme : "Les experts du ministère de la Défense américain, du Pentagone et d'Israël ont mis la dernière main à un plan pour lancer une frappe militaire contre les équipements nucléaires de l'Iran, ont révélé dimanche des experts à la Commission européenne de Bruxelles. Ces experts ont ajouté que la réalisation de ce plan reposait sur un certain nombre de facteurs incluant les efforts constants pour entraver les négociations Etats-Unis - Iran sur la suspension de toutes les activités touchant à l'enrichissement de l'uranium. Le but étant de justifier une frappe militaire contre la République islamique si cette dernière refusait de céder aux pressions américaines. Hier, des sources d'informations américaines rapportaient que des sénateurs américains ont mis sur pied une commission basée sur les renseignements de la CIA en l'Iran afin d'essayer d'éviter les écueils qui ont marqué la conduite de l'invasion de l'Irak." (Source : http://www.aljazeera.com/cgi-bin/news service/middle east full storyasp?Service id=6945)

"Faire avancer la démocratie"

Entre-temps, George W Bush a annoncé la nomination d'Elliot Abrams, précédemment chargé des affaires du Moyen-Orient, au poste de vice-conseiller à la sécurité nationale. Abrams, qui a plaidé coupable, en 1991, d'avoir dissimulé des informations au Congrès (et a été blanchi par George H.W Bush), supervisera maintenant la stratégie actuelle du président pour "faire avancer la démocratie," selon le Washington Post du 3 février. Beaucoup considèrent Abrams comme l'un des principaux partisans du programme néoconservateur à Washington ; il est l'auteur du chapitre sur le Moyen-Orient dans le schéma directeur de 2000 pour la politique étrangère des Etats-Unis qui fonde le Projet du Nouveau Siècle Américain (PNAC).

Bon nombre d'observateurs n'apprécient pas de voir à quel point l'état d'esprit néoconservateur est éloigné de celui du consensus précédent sur la politique étrangère. Par exemple, les néoconservateurs ne considèrent la guerre de l'Amérique contre les Vietnamiens comme une erreur qu'en raison de l'insuffisance de la force employée: plusieurs néoconservateurs ont émis l'avis que les États-Unis auraient dû employer tous les moyens nécessaires, quels qu'ils soient, y compris les armes nucléaires, pour essayer de l'emporter.

La littérature du PNAC grouille littéralement de plaintes, d'accusations et de menaces dirigées contre Téhéran. Pendant les premiers mois du premier trimestre dans l'administration. Georges W Bush, on rapportait souvent que des néoconservateurs auraient dit : "Tout le monde veut aller à Baghdad ; les vrais hommes veulent aller à Téhéran."

Le rédacteur en chef du Weekly Standard, William Kristol, sur un site Web de la PNAC (20 juillet 2004, http://www.newamericancentury.org/iran-20040720.htm), après une litanie d'accusations contre l'Iran conclut: "Nous avons vraiment besoin d'une politique cohérente, sérieuse, vis-à-vis de l'Iran; une politique d'endiguement, de pression, de responsabilité financière et, ultimement de changement de régime."

Le président Bush, dans son discours sur l'état de l'Union du 2 février a fait cette remarque lourde de sous-entendus : "Aujourd'hui, l'Iran demeure le principal état commanditaire de terreur au monde, tournant ses efforts vers l'armement nucléaire tandis qu'il prive son peuple de la liberté qu'il recherche et qu'il mérite."

On dit que le mois dernier, le sénateur Rick Santorum (R-Pennsylvanie) était en train de travailler à "l'Acte sur la liberté de l'Iran et sur le soutien à lui apporter," déclaration apparemment destinée à contribuer à préparer psychologiquement l'Amérique à une attaque contre Téhéran. Santorum a dit à Fox News : "En soutenant le peuple d'Iran, et en étendant l'assistance aux groupes pro-démocratiques, nous espérons pouvoir encourager une transition paisible vers la démocratie en Iran:" Cette déclaration fait également remarquer la futilité qu'il y a à collaborer avec le gouvernement iranien. Dans le même temps, le nouveau secrétaire d'Etat Condoleezza Rice envoie des signaux discordants. Le 4 février, elle a soutenu qu'une attaque américaine contre l'Iran "n'est tout simplement pas à l'ordre du jour," bien qu'elle n'ait pas voulu dire si les Etats-Unis soutiennent un changement de régime dans ce pays. Toutefois, cinq jours plus tard seulement, elle avertissait l'Iran que s'il n'abandonnait pas son programme nucléaire, il y aurait des conséquences.

Les mêmes contradictions qu'avant d'attaquer l'Irak

On peut difficilement s'empêcher de se souvenir de déclarations semblablement contradictoires de la part de personnages officiels dans l'année qui a conduit à l'invasion de l'Irak.

Le 17 février, George W Bush a fait serment de soutenir Israël si ce dernier bombardait l'Iran pour tenter d'anéantir la capacité du régime islamique de construire une bombe atomique. Comme on lui demandait s'il appuierait Israël si ce dernier bombardait les installations nucléaires de Téhéran, Bush a répondu: "Il est clair que si j'étais chef d'État d'Israël et si j'avais entendu certaines déclarations d'ayatollahs iraniens touchant à la sécurité de mon pays, je serais inquiet que l'Iran possède, lui aussi, une arme nucléaire. Et en cela Israël est notre allié, et en cela nous nous sommes très fortement engagés à soutenir Israël. Nous soutiendrons Israël si sa sécurité est menacée."

Pendant ce temps, les rumeurs montent. Le 18 février, Scott Ritter, ancien Marine américain et inspecteur de l'armement en Irak pour le compte des Nations unies, dans un discours devant une salle comble de l'Olympia's Capitol Theater dans l'Etat de Washington, a déclaré, en se fondant sur des informations internes, que Bush "en avait terminé" avec certains projets de bombardement de l'Iran en juin 2005.

Tandis que les efforts diplomatiques européens cherchent à éviter une confrontation militaire, "en privé," comme le note Guy Dinsmore dans un article du Financial Times du 14 février ("Would Condi and Dubbya Really Start Another War ?") ["Condj et Dubbya déclencheront-ils une nouvelle guerre ?"], "les officiels européens disent que le mieux qu'ils puissent faire est de gagner du temps, peut-être jusqu'à la fin de l'année."

Quelles conséquences à long terme ?

A l'automne 2004, The Atlantic a organisé une cellule de réflexion de simulation de guerre, comme le rapporté un article de James Fallows du numéro de décembre 2004 ("Will Iran be Next ?") ["L',Iran sera-t-il le prochain de la liste ?"]. Le magazine avait appointé des stratèges militaires retraités pour qu'ils se rencontrent et, au cours de discussions, jouent les trois scénarios possibles : une attaque limitée sur les équipements de recherche nucléaire de l'Iran ; une attaque aérienne sur la garde républicaine conçue pour détruire l'ensemble de la capacité militaire iranienne; une invasion totale visant à un changement de régime.

Chacun d'entre eux se terminait par des conséquences inacceptables. L'attaque des équipements nucléaires, de l'avis unanime des participants, n'arrêterait probablement pas les recherches et ne ferait vraisemblablement que renforcer la résolution iranienne de développer des armes nucléaires. Une attaque aérienne contre des unités militaires iraniennes provoquerait des représailles contre les forces américaines en Irak. Et une invasion totale entraînerait des pertes américaines, ainsi qu'une occupation à long terme et une situation de guérilla.

Le chef de la simulation de guerre, le Colonel d'aviation en retraite Sam Gardiner (qui a organisé des simulations de guerre au National War College pendant plus d'une vingtaine d'années), a résumé les conclusions du groupe: "A l'issue de tout ce travail, je n'ai plus que deux phrases toutes simples à adresser aux politiciens : vous n'avez pas de solution militaire pour les questions posées sur l'Iran. Et: vous devez faire un travail diplomatique."

Des stratégies vouées à l'échec

Quoi qu'il en soit, en dépit de la contreproductivité des résultats probables, les acteurs de cette simulation ne pouvaient pas exclure la possibilité que les Etats-Unis suivent l'une ou plusieurs de ces stratégies. "Les entreprises qui décident quels genre de pâte dentifrice elles vont lancer sur le marché ont à se référer à des procédures de prise de décision établies bien plus rigoureuses que les plus hauts responsables du gouvernement des Etats-Unis quand ils décident d'entrer en guerre ou non", dit Michael Mazarr, titulaire de la chaire de stratégie de sécurité nationale au National War College. Thomas Hammes, Marine expert en contre-insurrections, ajouta: "Ce n'est pas parce qu'un gouvernement sait qu'une chose n'est pas viable que vous pouvez présumer qu'il abandonnera et ne la fera pas. Les Irakiens savaient qu'il n'était pas viable d'envahir l'Iran, mais ils font quand même fait. L'histoire montre que les pays font des fautes très lourdes."

Les néoconservateurs semblent avoir une vision des choses que ces simulations de guerre ne reflètent pas. De toute évidence, ils croient qu'après les premières frappes, le régime iranien s'effondrera, tout simplement. Hersh (dans The New Yorker du 24 au 31 janvier 2005) écrit: "Le gouvernement a très envie d'une attaque limitée contre l'Iran parce qu'elle pourrait, croit-il, conduire à un renversement du leadership religieux. Dans l'âme de l'Iran il y a une lutte entre les nationalistes séculiers et réformateurs d'une part, et d'autre part le mouvement islamique fondamentaliste, m'a dit le conseiller. A la minute même où l'aura d'invincibilité dont jouissent les mollahs sera brisée, et avec elle la capacité de tromper l'Occident, le régime iranien s'effondrera', comme les anciens régimes communistes de Roumanie, d'Allemagne de l'Est et d'Union soviétique. Rumsfeld et Wolfowitz partagent cette croyance", ajouta-t-il.
Hersh remarque cependant que les experts de l'Iran contestent la vraisemblance d'un effondrement rapide du régime de Téhéran, et disent qu'une conséquence plus probable serait un durcissement de l'opposition iranienne.

Une fois encore, on ne peut pas s'empêcher de se rappeler qu'avant l'invasion de l'Irak des membres de l'administration exprimaient des attentes semblables - et la manière dont ces attentes ont été anéanties. L'administration américaine a l'air de grapiller des avis d'experts, n'acceptant que les vues qui -coïncident avec ce que la hiérarchie supérieure veut entendre. C'est évidemment une politique qui émane des sommets : George W Bush lui-même passe pour avoir dit à des conseillers qu'il ne voulait entendre que de bonnes nouvelles.

Quoi qu'il en soit, les nouvelles qui suivraient une invasion pourraient être tout sauf bonnes. Selon un compte-rendu d'Amir Pavar à l'agence Reuter : "Iran Promises `Burning Hell' for Any Agressor," (l'Iran menace tout agresseur de brûler en enfer) en date du jeudi 10 février 2005 : "L'Iran confronté à la montée de la pression des Etats-Unis contre son programme nucléaire, a promis Jeudi un `enfer de feu' pour tout agresseur tandis que des dizaines de milliers de personnes marchaient pour marquer le vingt-sixième anniversaire de la révolution islamique. `La nation iranienne ne recherche pas la guerre, ne cherche pas la violence et le conflit. Mais le monde doit savoir que cette nation ne tolèrera aucune invasion', a dit le président Mohammed Khatami, dans un discours fougueux à la foule rassemblée dans Téhéran. La nation iranienne toute entière est unie contre toute menace ou attaque. Si les envahisseurs arrivent en Iran, le pays se transformera pour eux en un enfer de feu", a-t-il ajouté, tandis que la foule, bravant de grosses tempêtes de neige, chantait `Mort à l'Amérique!"'.

Téhéran a du répondant

Bien que ce genre de menaces puisse en très grande partie être mises sur le compte du bluff et de la bravade (la plupart des engins militaires iraniens sont obsolètes et usés), Téhéran possède réellement quelques armes qui sont précises et destructrices - bien plus qu'aucune de celles employées par Saddam Hussein contre l'armée américaine. Un exemple en est le missile de croisière Sunburn, de fabrication soviétique, conçu spécialement pour vaincre le système de défense radar américain Aegis, et qui a la réputation d'être l'arme anti-navires la plus meurtrière du monde.

En cas d'attaque, l'Iran fomenterait probablement une rébellion shiite en Irak contre les forces d'occupation américaines, insurrection qui pourrait surpasser de loin, en extension et en précision, l'actuelle résistance menée par les sunnites. En outre, Téhéran pourrait aussi lancer ses 300 missiles balistiques de construction nord-coréenne Shahab-3 sur des bases américaines au Qatar, en Arabie Saoudite, en Ouzbékistan, en Afghanistan et en Irak. Si l'Iran était envahi, sa tactique consisterait à payer une guérilla semblable à celle engagée par la résistance d'initiative sunnite en Irak. Téhéran a déjà annoncé qu'il s'efforçait d'accroître la taille de ses milices Basiji fortes de sept millions d'hommes, lesquelles ont été déployées en vagues d'attaques humaines contre l'Irak pendant les années 80. Selon les bulletins d'information des dizaines de milliers de fusils sont en train d'être distribués en ce moment.
Une attaque des Etats-Unis aurait de graves implications pour les relations internationales. L'Iran a passé ces dernières années à cimenter ses liens économiques et militaires avec la Chine, la Russie et l'Union européenne, et ces efforts se sont intensifiés spectaculairement ces dernières semaines. Ces nations, à des degrés divers, considèrent les Etats-Unis comme une superpuissance qui a perdu beaucoup de son utilité pour le reste du monde.

Les Etats-Unis sont maintenant un poids mort à bien des égards : leur immense dette nationale et leurs déficits commerciaux pèsent sur l'économie mondiale; leur consommation de ressources extrêmement prodigue en laisse moins en circulation pour les autres nations ; leur refus de signer les accords de Kyoto est l'assurance d'un siècle de délabrement de l'environnement ; et leur militarisme arrogant sert à saper tous les espoirs de trouver des solutions coopératives aux luttes à venir autour de ressources décroissantes.

Aucun gouvernement ne veut se battre avec les Etats-Unis militairement. Mais Washington apparaît déterminé à garder le contrôle des goulets d'étranglement des flux de ressources mondiaux. Ainsi, de leur propre point de vue, les dirigeants de la Chine, de la Russie - et, dans une moindre mesure, même ceux des Etats européens - feraient acte d'autodéfense en traçant une ligne dans le sable tout autour de l'Iran. D'ailleurs, ces dernières semaines, la Russie a commencé à vendre quelques-uns de ses missiles les plus perfectionnés à la Syrie, au Venezuela et à l'Iran, exactement en même temps que les États-Unis amplifiaient leur rhétorique contre ces pays.

Scénarios vraisemblables

A quoi pouvons-nous nous attendre dans les semaines et les mois à venir ? A court terme, nous verrons des mésententes diplomatiques ; nous verrons aussi semer de nouvelles histoires accompagnées de commentaires incendiaires en provenance de sources gouvernementales qui ne seront pas nommées. Un exemple de ce dernier phénomène est un article d'Andrew Cawthorne pour Reuter ("Iran Will Know How to Build Bomb in G Months - Israël") ["Dans 6 mois, l'Iran aura les moyens de produire la bombe"], en date du 15 février, dans lequel il cite des responsables israéliens anonymes qui soutiendraient que Téhéran est bien plus proche d'avoir des armes atomiques que ne font estimé la plupart des experts américains et européens.

Si les conférences entre les Etats-Unis et l'Iran échouent, et au moment où cela se produirait, il paraît probable que la Chine et la Russie feraient barrage à toute résolution du Conseil de sécurité de l'ONU destinée à imposer des sanctions à Téhéran. Les États-Unis ne trouveraient vraisemblablement pas davantage de soutien pour des mesures punitives auprès des nations du G8, puisque le Japon se procure environ 15 % de son pétrole en Iran et a peu de sources de remplacement pour combler la différence en cas d'embargo commercial.

Comme on l'a remarqué plus haut, il est évident que l'administration Bush a le sentiment qu'une attaque sur l'Iran amènerait un effondrement rapide du gouvernement, et donc que des groupes iraniens dissidents se préparent sans aucun doute à profiter d'une éventuelle vacance du pouvoir. Cependant, si les néoconservateurs se trompent aussi lourdement qu'ils l'ont fait pour l'Irak, et si le régime de Téhéran ne tombait justement pas, les États-Unis se retrouveraient devant un dilemme. S'ils se retiraient, ils devraient faire face à la défaite et à l'humiliation. Mais poursuivre une invasion et un changement de régime par la force des armes serait extrêmement coûteux, à la fois en dollars et en vies humaines. Comment justifier l'un et l'autre efforts devant le peuple américain ?

Comme les conséquences probables sont indigestes, et du fait que l'occupation en cours de l'Irak voisin ne se déroule pas bien, les responsables américains estimeraient pratiquement impossible de lancer une attaque sur l'Iran sans disposer d'un prétexte immédiat adéquat. Il faut donc inciter l'Iran à attaquer les États-Unis, ou bien il faut le faire apparaître comme attaquant.

Le scénario le plus probable serait qu'Israël prenne l'initiative en bombardant les équipements nucléaires iraniens. Pour Téhéran, cela signifierait que les américains sont impliqués, puisque les avions israéliens survoleraient presque immanquablement l'espace aérien irakien sous contrôle des États-Unis. On peut prévoir qu'alors l'Iran riposterait à la fois contre Israël et les États-Unis, peut-être en lançant des missiles Scud sur Israël et des missiles de croisière Sunburn contre un ou plusieurs bâtiments militaires américains stationnés dans le golfe Persique. La perte d'un porte-avions ou d'un cuirassé avec des centaines ou des milliers de marins américains à bord pourrait ensuite susciter une réaction émotionnelle suffisante de la part du peuple américain pour que toutes les ressources de la nation (y compris une ré-institution immédiate de la conscription) puissent être mobilisées autour d'une invasion de l'Iran en trident : à partir de l'Irak, de l'Afghanistan et du Golfe.

Autrement, si l'Iran ne mordait pas à l'hameçon et ne coulait pas de navire de guerre américain, Israël pourrait le faire sous un faux pavillon, prétendant devant le peuple américain que les fautifs en sont les mollah iraniens. Ou bien une ville américaine pourrait se trouver attaquée de l'intérieur par des "terroristes", la faute, là aussi, étant mise sur le dos de Téhéran.

Ces événements débuteront très probablement avant la fin de 2005, puisqu'on ne peut permettre à l'Iran d'ouvrir sa bourse du pétrole en mars 2006. Une fois que les événements commenceront à s'enchaîner, à chacun de deviner comment ils pourront se dérouler pendant les semaines, les mois et peut-être même les années suivants. II paraît plus que probable que la Chine sauterait sur l'occasion pour vendre à bas prix ses actions en dollars sur les marchés mondiaux, faisant ainsi basculer l'économie américaine dans une dépression. On ne peut faire que des conjectures sur la réaction de la Russie. A l'intérieur, les États-Unis institueraient vraisemblablement des mesures draconiennes pour suivre de près le "patriotisme"' des citoyens et restreindraient sévèrement les libertés de ceux qui contesteraient les actes du gouvernement. Et les États-Unis pourraient très bien saisir l'occasion d'élargir la guerre au Vénézuéla et autres sites de "tyrannie" tout autour du monde.

Alors que l'invasion de l'Irak et ses conséquences ont été des événements extrêmement destructeurs, des signes indiquent que ce qui couve sera bien, bien pire.

(Source: MuseLetter n° 155, mars 2005.) Traduction : Catherine Saint-Guili

NEXUS n°39 juillet-août 2005

 Retour archives