" Guerre à la terreur ", un premier bilan
Par Phil Hearse* (février 2002, ndlr)
Dans Inprecor d'octobre-novembre 2001 j'analysais la " Politique
de guerre anti-terroriste" américaine comme une tentative résolue
pour pousser, sous l'hégémonie américaine, la politique mondiale à
droite et pour frapper durement les principaux opposants aux États-Unis
aussi bien à l'intérieur du pays qu'à l'extérieur. L'offensive politico-militaire
de l'équipe Bush, disais-je, vise tout à la fois le Mouvement pour
une justice globale (1), le Tiers-Monde, l'Union Européenne et les
opposant de l'intérieur y compris les Démocrates au Congrès. Elle
avait aussi pour but d'aider les États-Unis à atteindre quelques objectifs
politiques et économiques essentiels, qui tournent autour de l'objectif
majeur consistant à faire tomber toutes les barrières qui s'opposent
à la domination absolue des entreprises américaines.
Maintenant, pour la première fois depuis la fin de la guerre froide,
le projet américain dispose d'une idéologie totalisante, " la
guerre contre le terrorisme ". Cela représente une nouvelle étape
ambitieuse, une tentative de supprimer politiquement toute opposition
aux multinationales américaines et d'assurer pour les décennies à
venir le nouvel ordre mondial dont parlait le père de Bush au moment
de l'effondrement de l'Union Soviétique et de la guerre contre l'Irak.
Idéologiquement, la guerre contre le terrorisme représente une adhésion
à l'impérialisme de plus en plus ouverte et flagrante, ce qui a amené
certains observateurs, comme le professeur britannique Niall Ferguson,
à conseiller aux États-Unis de dire ouvertement que seule la domination
américaine, le gouvernement mondial virtuel des USA est capable de
faire fonctionner le capitalisme. Une version un peu plus " multilatérale
" de cette idée a été exprimée par le premier ministre Tony Blair
qui inventa, dans son discours à une conférence du parti travailliste
en octobre, une nouvelle version du poème de Kipling, " le fardeau
de l'homme blanc (2) " : la tâche de l'Occident est de commander
et de civiliser les indigènes arriérés.
Tout bilan sur la façon dont les États-Unis ont atteint leurs objectifs
depuis le 11 septembre ne peut qu'avoir un caractère extrêmement provisoire.
Quand Bush et son vice-président Cheney déclarent qu'il s'agit d'une
campagne de longue durée, il faut les prendre au mot. Cette nouvelle
année va fournir de nouveaux tests importants permettant de mieux
juger du rapport de force entre les États-Unis et leurs opposants
politiques. Mais d'ores et déjà certaines tendances sont claires,
à savoir :
Comme cela était prévisible, les États-Unis ont atteint leurs objectifs
militaires de destruction du régime Taliban et du réseau d'Al Qaida,
bien qu'ils n'aient pas encore réussi à capturer ou à éliminer Oussama
Ben Laden.
La relative facilité de cette victoire et le faible nombre de victimes
du côté américain ont renforcé les " faucons " du Pentagone
et affaibli le clan plus prudent du Département d'État gravitant autour
de Colin Powell. Cela rend plus probable à court terme de nouvelles
attaques contre d'autres États, ce qui rend encore plus vital la construction
et l'extension d'un mouvement mondial pour la paix.
L'alliance qu'ont construit les États-Unis autour de l'attaque de
l'Afghanistan a largement tenu, avec des résultats spectaculaires
en ce qui concerne la Russie, mais il est clair aussi maintenant qu'elle
ne survivra pas à un assaut de l'Irak, du Yémen, de la Somalie ou
du Soudan. Les États-Unis comprennent bien cela mais, fondamentalement,
s'en fichent.
En novembre, à la conférence sur l'organisation du commerce mondial
de Doha au Qatar, les USA ont réussi l'essentiel c'est-à-dire à lancer
un nouveau cycle de pourparlers sur la libéralisation du commerce
mondial, premières discussions sur ce sujet depuis la fin de l'Uruguay
round organisé par le GATT en 1994. Mais des problèmes substantiels
demeurent, en particulier l'opposition du Congrès américain.
Il n'y a plus maintenant de résistance américaine au stratagème d'Ariel
Sharon consistant à faire passer la guerre anti-palestinienne pour
une guerre anti-terroriste. Les rares déclarations de Bush ou de Blair
pour un État palestinien ne sont en fait aujourd'hui qu'une couverture
permettant aux Israéliens de faire ce qu'ils veulent.
Nombreux sont les États qui ont répondu avec enthousiasme à l'offre
des États-Unis d'ajouter la liste de leurs opposants internes à la
liste des terroristes contre lesquels la " communauté internationale
" est en guerre, parmi eux la Turquie, l'Inde, les Philippines
et l'Espagne. Mais personne n'a été aussi reconnaissant que Vladimir
Poutine, qui a vu son génocide en Tchétchénie consacré comme faisant
partie de la " guerre contre le terrorisme ". Les gouvernements
de l'Union Européenne ont soutenu les attaques contre les droits démocratiques,
comme, parmi les exemples les plus scandaleux , les arrestations de
masse sans procès aux États-Unis et le nouveau projet de loi anti-terroriste
en Grande-Bretagne, très contesté malgré tout actuellement lors de
son passage au Parlement.
Jusqu'à aujourd'hui, le Mouvement pour la justice globale n'a pas
subi de revers décisif et son existence a contribué à la construction
rapide d'un mouvement anti-guerre de masse dont le centre sont l'Italie
et la Grande-Bretagne. Mais pour le moment, l'Amérique du Nord forme
malheureusement une exception.
La Guerre
Les États-Unis ont déchaîné la totalité de leur arsenal contre l'Afghanistan,
avec, comme on pouvait le prévoir, des résultats meurtriers. Les bombes
qui ont été utilisées contre les Talibans ont eu une capacité destructrice
équivalente à des armes nucléaires tactiques mais, bien sûr, sans
retombées nucléaires. Elles ont massacré des milliers de personnes.
Le professeur Marc Herold, de l'Université du New Hampshire, a calculé,
en se basant sur une étude comparée des comptes-rendus sur les morts
civils, que 37 500 civils sont morts sous les bombardements américains
déjà bien plus que ceux qui sont morts le 11 septembre. Des milliers
de combattants morts doivent se rajouter et il est clair que les USA
ont donné le feu vert aux forces anti-Taliban pour tuer les prisonniers
non afghans (provenant principalement des pays arabes et du Pakistan)
(3). Les " forces spéciales " américaines et britanniques
ont dirigé les massacres, les plus connus étant ceux qui ont eu lieu
après les batailles de Kunduz et Kandahar. Dans chaque cas, on rapporte
qu'environ 400 combattants ont été massacrés.
Après la bataille de Kandahar, plus de 100 prisonniers sont morts
en étant transportés dans des caissons scellés.
Comme en Irak et au Kosovo, la victoire américaine s'est appuyée sur
l'utilisation massive des forces aériennes, avec un engagement minimal
au sol et donc un faible nombre de morts du côté américain, bien qu'il
y en ait eu probablement beaucoup plus que les 10 qui ont été annoncés
à la presse. Même si le nombre total de morts américains monte à 100,
c'est, d'un point de vue historique, un nombre très faible. Cela a
créé un climat d'euphorie militaire à Washington avec des conséquences
immédiates sur la " guerre contre le terrorisme " (4).
Les faucons ont le vent en poupe
Tout cela a fortement modifié le rapport de force entre les "faucons"
qui gravitent autour du secrétaire à la défense Donald Rumsfeld et
de son suppléant Paul Wolfowitz qui est encore plus fou de la gâchette
et le plus prudent secrétaire d'État Colin Powell. Bien sûr les différences
de positions entre ces deux camps ne sont que tactiques, mais il est
clair que la personne qui a le plus d'influence maintenant dans les
délibérations de la Maison Blanche c'est Rumsfeld et que Powell est
marginalisé, au moins pour le moment (5). Cela signifie que l'on peut
s'attendre à ce que la fin de la guerre en Afghanistan soit suivie
plus ou moins rapidement par des attaques contre les "États voyous".
D'autant plus que les États-Unis ont fait entendre clairement qu'ils
ne veulent pas s'impliquer dans le maintien d'une force de paix d'après-guerre
ou dans un rôle de "construction nationale" qu'ils délaissent
aux Nations Unies ou à la Grande-Bretagne.
Même si Bush peut commencer à s'attaquer à la Somalie, au Yémen ou
au Soudan, la principale cible est bien sûr l'Irak. Les USA vont probablement
essayer de "libérer" une des principales villes du pays,
un coin du pays, et proclamer un gouvernement anti-Saddam à partir
de là. Cela signifie qu'une guerre majeure avec l'Irak, avec ses conséquences
incalculables en termes de victimes et de dégâts matériels, est maintenant
pratiquement certaine. Comme le Daily Mirror en a longuement rendu
compte, aussi bien les militaires irakiens que la population civile
se sont préparés à cette guerre aussitôt après le 11 septembre. Cependant,
dans une interview récente au New York Times, le secrétaire adjoint
de la défense, Paul Wolfowitz a indiqué que l'Irak n'était pas la
prochaine cible d'une action militaire. La prochaine étape, a-t-il
dit, consistera à essayer de " couper du monde les bases terroristes
", et cela signifiait en Somalie, au Yémen, en Indonésie et aux
Philippines. Selon le New York Times, " comme il n'y a pas de
mouvement d'opposition réel à l'intérieur de l'Irak, et que beaucoup
de gens en Europe et dans les pays arabes sont violemment opposés
à une action militaire, il n'est pas encore temps pour Washington
de se lancer dans une action contre Saddam Hussein ".
Les cibles immédiates pour une action militaire américaine, ou dirigée
par les États Unis, semblent tourner autour des points suivants :
* envoyer 1000 hommes des troupes de combat américaines aux Philippines
pour aider les forces gouvernementales aux prises avec les guérillas
islamiques dans les îles du sud.
* faire avancer le Plan Colombie, en particulier en aidant le gouvernement
Pastrana à démanteler les zones de la taille de la Suisse contrôlées
actuellement par les rebelles du FARC. Au moment où cet article est
écrit, une attaque d'ampleur sur la zone libérée, créée en 1998, apparaît
comme imminente. Une victoire gouvernementale au cours de cette attaque
ferait régner le régime sanglant de terreur des escadrons de la mort
sur les 90 000 habitants de la région.
* des actions militaires limitées, exécutées par des forces agissant
pour le compte des États-Unis, contre des factions au Soudan, en Somalie
ou au Yémen. Déjà le gouvernement du Yémen, sous la pression américaine,
a lancé une attaque militaire contre des villages dans les montagnes
prétendument contrôlés par l'Al Qaida.
" La guerre doit déterminer
les alliances "
Il y a un élément imprévisible dans les plans militaires c'est le
scandale politique qui va croissant sur la faillite du géant texan
de l'énergie Enron, la plus grande faillite de l'Histoire. Pratiquement
l'entièreté de l'équipe Bush a touché beaucoup d'argent liquide en
provenance de la direction corrompue d'Enron. Certains dans cette
équipe Bush sont d'ailleurs impliqués dans le camouflage de l'ampleur
des dettes d'Enron. A cause de cette faillite, des milliers d'employés
vont perdre leur emploi, leurs économies et leur fonds de retraite
alors que les dirigeants, prévenus à l'avance, ont secrètement vendu
toutes leurs actions et ont pu faire fortune. Ce scandale remonte
jusqu'à la Maison Blanche et montre très bien comment le capitalisme
fonctionne. L'écrivain britannique Will Huton a fait ce commentaire
sur cette affaire : " La démocratie américaine est de plus en
plus une supercherie. L'argent permet de s'acheter des influences,
des votes et des postes. Comparée à la Washington contemporaine, la
Rome de Caligula n'était qu'une réception mondaine ". De nouvelles
actions militaires spectaculaires permettront adroitement de détourner
l'attention de l'opinion publique américaine sur le rôle de George
Bush dans ces événements sordides.
Comme nous en parlerons plus loin, cette intervention militaire continuelle
qui mènera en fin de compte à une guerre avec l'Irak donne des immenses
responsabilités au mouvement anti-guerre. L'alliance qui existait
jusqu'à présent pour soutenir la guerre en Afghanistan va s'effondrer
avec le lancement d'une nouvelle guerre dans le Golfe. Mais, fondamentalement,
cela ne préoccupe pas les États-Unis. Rumsfeld a déclaré : "
c'est la guerre qui doit déterminer les alliances et non pas les alliances
qui doivent déterminer la guerre ". En d'autres mots, nous décidons
de faire une guerre et, à partir de là, nous construisons une nouvelle
alliance.
L'Afghanistan a pu leur montrer qu'ils occupent une position extrêmement
puissante et qu'ils peuvent finalement obtenir pour leurs buts de
guerre la complicité de facto des principaux pays arabes l'Égypte,
l'Arabie Saoudite, et la Jordanie même si l'on peut s'attendre à des
critiques verbales de la Syrie d'Al Assad. Les dirigeants de ces trois
pays sont tous des clients des États-Unis, et la famille royale saoudienne
dépend pour sa survie de la très puissante présence militaire américaine.
Bien sûr il y aura des réactions populaires des Arabes dans la rue.
Mais là encore, les exemples du Pakistan et de l'Arabie Saoudite durant
la guerre d'Afghanistan ont montré à l'administration Bush que cette
réaction n'avait pas beaucoup d'importance tant qu'elle ne menaçait
pas directement la stabilité des États concernés. Richard Pearle,
un ancien membre de l'administration Reagan, dont le surnom est "
le prince de la nuit ", et qui est très proche de Rumsfeld et
de Wolfowitz, l'a carrément dit dans une émission de la BBC : "
il ne s'agit pas d'une guerre touchant les sentiments et la raison,
il s'agit de la défense des États-Unis. Nous nous fichons de l'opinion
de la rue arabe ".
Les conséquences d'une extension de la guerre seront plus incertaines
et sérieuses en ce qui concerne les " alliés " européens.
C'est un secret de polichinelle que Blair émet des doutes sur l'attaque
de l'Irak, et que probablement les autres grands pays européens, particulièrement
la France, y seront opposés. Cependant, dès que la guerre se déclenchera,
Tony Blair rentrera dans les rangs. Déjà son ministre des affaires
étrangères, Jack Straw, a " prévenu " Saddam Hussein qu'il
doit laisser de nouveau rentrer des " inspecteurs d'armement
" ou bien faire face aux conséquences de son refus ; c'est un
signe évident de la préparation d'un changement de ligne à Londres.
Les guerres commerciales
En novembre, à la conférence de l'OMC de Doha au Qatar, les États-Unis
ont obtenu l'essentiel de ce qu'ils désiraient : l'ouverture d'un
nouveau cycle de pourparlers sur la libéralisation du commerce même
si c'est au prix de quelques concessions aux pays du Tiers-Monde,
principalement sur la question de la fabrication d'un nombre limité
de médicaments génériques de bon marché, par exemple des antiviraux
pour combattre le SIDA.
Cependant, même si l'administration Bush a pu s'imposer à Doha, elle
a, sur cette question, de sérieux problèmes avec le Congrès (6). Bush
veut employer une procédure rapide appelée " fast track "
(7) pour de nouveaux accords de libre échange sans avoir à passer
par de longues et détaillées discussions pour avoir l'accord de la
Chambre de Représentants (8). En effet, Bush ambitionne de mettre
en place avant de quitter son poste, ou au moins d'en avancer le chantier,
une nouvelle zone de libre échange sur toute l'Amérique, l'accord
de l'ALENA étendu à toute l'Amérique Latine. C'est le projet chouchou
de Bush mais cela représente aussi une part importante de la stratégie
économico-politique des États-Unis : l'hégémonie absolue sur les Amériques,
ce qui n'empêche pas de la rechercher aussi ailleurs dans le monde.
Le problème pour Bush est que, si l'ALENA a été un succès considérable
pour la plupart des compagnies américaines impliquées dans l'industrie
maquiladora (9) le long de la frontière mexicaine ainsi que pour les
grandes compagnies de l'agriculture, il a par contre frappé certaines
entreprises américaines traditionnelles, particulièrement dans le
textile, l'acier et l'agriculture de Floride où des emplois ont été
perdus. Les Démocrates (ainsi que quelques Républicains) qui représentent
ces secteurs dans la chambre des représentants ont essayé de résister
à l'extension du libre échange au reste de l'Amérique Latine en demandant
que les nouveaux accords incorporent un minimum de garanties sur le
droit du travail et l'environnement et ils sont soutenus dans cela
par une alliance qui comprend des dirigeants importants de syndicats
et des groupes de défense de l'environnement.
Le régime de Bush est contre ces garanties minimum : dans un premier
vote à la Chambre le 7 décembre l'administration Bush a gagné de seulement
une voix, un signe des batailles serrées qui s'annoncent. D'autres
batailles avec les démocrates du Congrès se développent sur la crise
énergétique du pays ainsi que sur l'ensemble des mesures de stimulation
économique que Bush veut voir prises pour essayer de surmonter la
récession.
La Russie et la guerre des étoiles
La vitesse avec laquelle Vladimir Poutine s'est rangé du côté de la
" guerre contre le terrorisme " a surpris beaucoup de gens,
et probablement les États-Unis eux-mêmes. Des exemple en sont le feu
vert qu'il a donné au stationnement des troupes spéciales américaines
en Ouzbékistan et son attitude conciliante vis-à-vis de la décision
attendue des USA de se retirer du traité sur les missiles anti-balistiques
de 1972 (10) en préparation du nouveau programme de la "guerre
des étoiles". Poutine serait idiot de croire Bush quand il dit
que ses projets antimissiles ne sont pas dirigés contre la Russie
(bien qu'il soit vrai que la cible principale soit aujourd'hui la
Chine). Mais le rôle de Poutine dans " l'alliance contre le terrorisme
" représente un choix stratégique fondamental pour les dirigeants
russes.
Poutine a décidé de se laisser embarquer dans une relation néo-coloniale
avec les États-Unis, ce qui correspond au penchant naturel de la couche
bourgeoise-maffieuse et compradore dont il est le représentant. Poutine
sera coopératif sur plusieurs fronts : sur la défense antimissiles,
pour entraver les tentatives de l'OPEP de hausser le cours du pétrole,
sur l'entrée des États baltes dans l'OTAN et pour faire en sorte que
les Européens ne monopolisent pas toutes les exportations russes d'énergie
(la Russie sera cependant le fournisseur principal de gaz européen
dans les années à venir).En retour Poutine obtient trois choses. Les
Américains et les Européens resteront silencieux au sujet de l'état
de terreur génocidaire qui règne en Tchétchénie ; la Russie sera "
consultée " sur les principales décisions de l'OTAN ; et l'administration
Bush essaiera d'aider à refaire partir les investissements intérieurs
qui ont été brutalement stoppés au moment de l'écroulement du rouble
en 1997. Poutine pense probablement que la stabilisation de l'économie
russe depuis 1997 et la tendance à une petite reprise économique vont
pouvoir aider les choses. Mais il ne sera pas aidé en tout cas par
la récession économique aux États-Unis et en Europe.
Dans l'ensemble, les États-Unis y gagneront bien sûr beaucoup plus
que la Russie. Mais du point de vue du gouvernement pro-capitaliste
de Moscou et de ses supporters nouveaux riches et de la classe moyenne,
y aurait-il à gagner plus à opter pour une ligne nationaliste dure
?
Palestine
Au lendemain du 11 septembre, afin de s'assurer du soutien verbal
des nations arabes, le régime Bush, secondé par Tony Blair, fit des
déclarations sur la nécessité d'un État palestinien. Bush semblait
à cette époque gêné par la tentative de Sharon de monter dans le train
anti-terroriste, et l'on entendit en effet le porte-parole du gouvernement
britannique insister sur les différences entre le conflit en Palestine
et en Afghanistan. A cette époque Bush rejeta aussi le plan de Paul
Wolfowitz consistant à attaquer les camps du Hezbollah dans la Bekaa
contrôlée par les Syriens. Mais aujourd'hui la critique implicite
d'Israël a complètement disparu chez Bush et, faisant ainsi écho à
Sharon, il se plaît à parler du Mouvement de Résistance Islamique
(Hamas) comme s'il parlait d'Oussama Ben Laden.
Le gouvernement israélien s'est donné pour objectif d'écraser les
Palestiniens militairement, économiquement, politiquement et psychologiquement.
Les centaines de morts victimes des attaques militaires et des assassinats
ne sont qu'un des aspects du renforcement de la répression qui, au
niveau global, est faite de couvre-feux répétés, de mise en état de
siège de villes et de villages, de destructions de maisons, de bureaux
et d'immeubles gouvernementaux, de passages à tabac et de tortures,
de blocage des accès à Israël empêchant les gens d'aller travailler,
de fermeture des routes reliant les zones palestiniennes et de la
création d'une atmosphère générale d'angoisse et de démoralisation.
Les accords d'Oslo, qui n'étaient qu'une nouvelle version de mise
en place de Bantoustans (11), sont remplacés par la notion de "
semi-autonomie associée à une occupation consentie " : à condition
de rester tranquilles et d'abandonner la lutte, les Palestiniens auraient
le droit d'administrer de minuscules portions de terre isolées et
constamment surveillées par l'armée israélienne. Il n'y a aucune possibilité
pour la jeune génération palestinienne d'échapper à cela et chaque
nouvelle répression accentue sa prise en main par le Hamas et les
autres groupes islamiques. A l'horizon il y a la perspective terrifiante
d'un pogrom anti-palestinien tous azimuts qui expulserait définitivement
les Palestiniens de la rive ouest du Jourdain.
La guerre contre les droits démocratiques
Depuis le 11 septembre, les libertés civiques fondamentales ont été
balayées aux États-Unis. Suspectées de " terrorisme ", entre
600 et 1 000 personnes ont été mises en détention sans jugement, souvent
sans pouvoir accéder à un avocat, fréquemment battues et injuriées.
Dans ce climat hystérique on évoque aujourd'hui sérieusement au Congrès
et ailleurs la réintroduction de la torture comme moyen légal d'obtenir
des informations de la part des suspects. Les États-Unis vont mettre
en place des tribunaux militaires, présidés par des généraux de haut
rang, pour juger les suspects de terrorisme et pouvant infliger la
peine de mort. Toute résistance, pourtant autrefois vive dans les
entreprise et les banques, à l'accès total de la CIA et du FBI aux
communications Internet et aux clés de chiffrage, a disparu. Les grands
fournisseurs de services Internet ont fait savoir qu'ils coopéraient
déjà avec les services de renseignement pour surveiller le trafic
Internet.
Le sort fait aux prisonniers Talibans détenus aux États-Unis constitue
une attaque d'ampleur contre les libertés civiques. Certains d'entre
eux ont été envoyés à la base de Guantanamo à Cuba, menottés, masqués
parfois même drogués pour comparaître devant des tribunaux militaires
qui peuvent les condamner à mort. Peter Beaumont fit ce commentaire
dans The Observer de Londres le 13 janvier : " Ce qui arrive
aux prisonniers d'Afghanistan est un scandale de proportions internationales.
Brutalisés, souvent torturés, voici des hommes à qui on a retiré leurs
droits les plus élémentaires selon la loi internationale comme américaine
. ". Beaumont fait remarquer que s'il ne s'agit pas de prisonniers
de guerre, ce sont alors des criminels et ils doivent avoir droit
à un procès pénal normal. Il ajoute, " Par quelques petits coups
de sécateur habiles, l'administration Bush a coupé non seulement les
Conventions de Genève conçues pour protéger les droits des prisonniers
de guerre mais aussi les droits constitutionnels américains concernant
les accusés ".
Les pays de l'Union Européenne se sont mis d'accord sur un mandat
d'arrêt européen visant le terrorisme et le crime organisé (malgré
l'opposition comique du gouvernement italien qui voulait en exclure
les crimes financiers et la corruption !). La nouvelle loi anti-terroriste
de Grande-Bretagne va interdire aux personnes se rendant dans un autre
pays européen d'assister à tout meeting politique, sportif ou autre
manifestation considérés comme dangereux pour la sécurité publique.
Seul point positif dans ce tableau, les gouvernements européens ont
déclaré qu'ils refuseraient d'extrader aux États-Unis toute personne
qui pourrait encourir la peine de mort.
Le Mouvement pour la Justice Globale n'est pas battu
Un mouvement anti-guerre a pu se construire en un temps record. En
Italie, des manifestations géantes ont eu lieu, avec environ 250 000
participants à une marche entre Assise et Pérouse et, en novembre,
plus de 100 000 personnes à Rome, ridiculisant la manifestation simultanée
en faveur de la guerre appelée par Berlusconi. A Londres, 75 000 personnes
ont manifesté le 18 novembre, avec d'importantes forces syndicales
et des milliers d'étudiants. Cette manifestation était appelée par
une coalition dirigée par l'extrême gauche avec la participation des
principales organisations socialistes, un signe de la tentative de
l'extrême gauche d'occuper le vide laissé par l'effondrement de la
gauche du parti travailliste et la disparition du parti communiste.
Ces mobilisations ont été riches d'enseignements. Tariq Ali, un des
dirigeants du mouvement contre la guerre du Viêt-nam dans les années
1960, déclara le 1er décembre à la conférence de Socialist Alliance
à Londres, " Ce que nous voyons derrière le mouvement pour la
justice globale et la construction en un temps record d'un mouvement
anti-guerre, c'est la nouvelle génération qui pointe son nez ".
En Italie, les manifestations, probablement nourries de l'opposition
massive au régime Berlusconi, ont montré le bien-fondé du projet du
Parti de la refondation communiste qui a été un des facteurs clé dans
les manifestations de masse à Gênes et depuis. En Europe en général,
mais aussi aux États-Unis, le sentiment anti-guerre a été encouragé
par l'intelligentsia de gauche et de la gauche libérale qui refuse
de baisser les bras. Dans les pays de lange anglaise, il y a eu une
floraison d'écrits anti-guerre qui ont eu un large écho dans la presse
en Grande-Bretagne. Aux États-Unis par contre, les mass media ont
tous été dans le même sens, ce qui rend compte de la situation beaucoup
plus difficile en Amérique du Nord pour le mouvement pour la justice
globale et contre la guerre. Cela a pu se voir par la taille de la
manifestation qui a eu lieu devant la réunion entre le FMI et la Banque
Mondiale seulement 5000 personnes même si les conditions météorologiques
désastreuses de cette journée rendent la participation plus difficile
à évaluer. Cependant une grande manifestation pour la Justice globale
est en préparation contre la réunion du FMI et de la Banque Mondiale
à New York le 21 février. Ce sera un test important de la capacité
des forces contre la mondialisation capitaliste à se mobiliser face
à l'opposition vociférante à laquelle il faut s'attendre de la part
des hommes politiques, des médias et de la police.
Deux autres indicateurs qui montrent que le Mouvement pour la justice
globale et les autres mouvements populaires ne se sont pas effondrés
depuis le 11 septembre : la manifestation de 350 000 étudiants à Madrid
le 1er décembre et celle des 80 000 syndicalistes lors du sommet européen
de Bruxelles le 13 décembre. Mais le mouvement populaire va devoir
maintenant répondre à certaines questions de fond, plus particulièrement,
est-ce qu'un mouvement international de masse contre la guerre pourra
être construit et sera-t-il capable de casser le consensus guerrier
qui s'installe au niveau international ?
1. Le Mouvement pour la justice globale (Global Justice Mouvement)
est le nom donné dans les pays de langue anglaise au mouvement anti-mondialisation
capitaliste.
2. Poème de Rudyard Kipling publié en 1899 qui a été utilisé par les
impérialistes américains de l'époque pour présenter leur guerre contre
les Philippines comme une noble entreprise civilisatrice. Les anti-impérialistes
répondirent en détournant à leur manière ce poème.
3. Le secrétaire américain à la défense, Donald Rumsfeld, a quasiment
appelé à tuer les prisonniers arabes combattant avec les talibans
(Cf. Le Monde du 13 décembre 2001).
4. Le gouvernement devrait prendre garde cependant à ce que faisait
remarquer Noami Klein, deux jours après les attaques du 11 septembre,
dans un article appelé " Game Over " : les victimes américaines
ne sont pas sur le champ de bataille mais sous les Twin Towers et
le Pentagone.
5. On peut trouver un récit détaillé des luttes internes dans l'administration
Bush en lisant l'article de Julian Bolger dans le Guardian du 11 décembre,
"Powell perd le pouvoir au Pentagone". Ref : www.guardianunlimited.co.uk
- cf. archive.
6. Aux USA le pouvoir législatif, le Congrès, est composé de deux
assemblées, la Chambre des représentants et le Sénat.
7. La " fast track " est une procédure par laquelle le Congrès
délègue au président son autorité pour négocier des accords commerciaux
qui, une fois signés, ne pourront donc être ni débattus ni modifiés
par le pouvoir législatif. Cette procédure est combattue par les organisations
syndicales et les anti-mondialistes américains.
8. Par contre, Bush n'aura pas de difficulté à obtenir un accord rapide
du Sénat. Voir à ce sujet www.washingtonpost.com
9. Une maquiladora est un atelier ou une usine frontalière où sont
assemblés manuellement certains produits pour le compte d'une entreprise
US attirée par le bas coût de la main-d'œuvre locale.
10. Le traité contre les missiles balistiques (BAM) n'interdisait
pas tous les missiles antimissiles mais n'autorisait les États-Unis
et l'URSS qu'à avoir seulement deux systèmes de cette sorte, un pour
protéger leur capitale et un autre pour protéger leur site principal
de missiles intercontinentaux.
11. Nom des grandes réserves noires autonomes mais sous domination
politique blanche en Afrique du Sud du temps de l'apartheid.
* Phil Hearse est rédacteur de la revue britannique Red Shift. Inprecor
a publié dans le n° 463/464 d'octobre-novembre 2001 son analyse de
la politique de "guerre anti-terroriste" américaine.
Traduit d'anglais et annoté par J.R.
SOURCE : Inprecor n°466/467, janvier-février
2002