Entre une « démocratie » sous occupation étrangère
et leur dignité nationale, les Irakiens ont choisi :
la résistance.
Bush a perdu la guerre en Irak
Par Sami NAIR
Liberation, jeudi 20 novembre 2003
Sami Naïr, député
européen du Mouvement républicain et citoyen (MRC).
En Irak, avec la Grande-Bretagne,
les Etats-Unis ont violé la légalité internationale,
piétiné l'ONU, méprisé l'opinion publique
mondiale. Il n'y a pas d'arme de destruction massive mais il y a tous
les jours des morts. L'Italie vient de payer son tribut en victimes,
comme l'Espagne, la Grande-Bretagne et tous les autres. Pendant ce temps,
les Etats-Unis se sont emparés des richesses de l'Irak, y compris
une partie de celles qui, placées sur le compte séquestre
de l'ONU dans le cadre du programme «pétrole contre nourriture»,
servent à soulager les besoins élémentaires des
Irakiens : les Etats-Unis ont demandé en effet le versement de
ces fonds, arguant de la nécessaire «reconstruction de
l'Irak», sans que leur utilisation puisse faire l'objet d'aucun
contrôle.
Ils ont «sécurisé»
les puits de pétrole ; ils ont offert aux sociétés
privées américaines le «marché» irakien
: routes, ponts, immeubles, matériels de toutes sortes, licence
de télécommunication, tout est entre leurs mains. Les
entreprises américaines qui se répartissent le magot de
la «reconstruction», soit, pour l'instant, 8 milliards de
dollars, appartiennent, selon la journaliste nord-américaine
Rosa Townsend, à une véritable «fraternité»
dont les connexions avec le gouvernement Bush sont extrêmement
étroites. La plus importante est la Science Application International
Corporation (SAIC). C'est aussi la société la plus mystérieuse
: tous ses contrats sont secrets. Elle travaille avec le Pentagone,
la CIA et d'autres organismes de sécurité. Elle a obtenu
de la part de Donald Rumsfeld le contrat pour proposer un «gouvernement
et une administration» en Irak, la création d'un réseau
de moyens de communication de masse, l'entraînement de l'armée
et bien d'autres projets tenus secrets. Cette compagnie, comme beaucoup
de celles qui ont obtenu des contrats «irakiens», contribue
à financer, bien sûr, la campagne électorale des
républicains et de Bush. Ce rapt de l'occupation par les compagnies
privées américaines offusque, jusques et y compris, les
serviteurs les plus dociles de l'Amérique : certains milieux
d'affaires britanniques trépignent devant une telle voracité.
De quelque façon qu'on
tourne la question, on arrive toujours à la même conclusion
: il s'agit bien d'une invasion coloniale enrobée, comme déjà
au XIXe siècle, dans la rhétorique de la défense
de la civilisation. On y ajoute aujourd'hui, pour faire moderne, les
droits de l'homme contre le méchant Saddam Hussein.
La méthode est la
même : mise en place d'un pouvoir irakien fantoche, constitué
par des hommes emmenés dans les fourgons de l'armée américaine.
Et ces hommes, parce qu'illégitimes, vivent dans la terreur,
à l'ombre d'une protection américaine de plus en plus
incertaine. Incapables de gouverner, ils ont recours à la corruption,
tentent de diviser les confessions, et ne parviennent qu'à s'opposer
entre eux. Résultat : le peuple irakien, qui n'a pas pleuré
la fin du régime de Saddam Hussein, ne croit pas en l'Amérique.
C'est cela le plus important : les Irakiens se sont retournés,
rapidement, beaucoup plus rapidement que prévu, contre les Américains.
En l'espace de six mois, la résistance s'est constituée.
Nul ne sait qui la compose, comment elle fonctionne, quand elle va frapper
en revanche, chacun comprend ce qu'elle veut : le départ
des troupes d'occupation.
L'Irak n'est pas la Bosnie,
ni l'Afghanistan ni la Palestine. L'Irak est une nation qui a une vie
propre, au-delà des ethnies et des
confessions qui la composent. C'est le sentiment national irakien qui
a été humilié. C'est lui qui se venge désormais.
Entre une
«démocratie» sous occupation étrangère
et leur dignité nationale, les Irakiens ont apparemment choisi.
C'est la principale victoire des adversaires de l'invasion américano-anglaise.
C'est aussi une victoire pour Saddam Hussein, qui, transformé
en guérillero invisible, se refait un destin de libérateur.
Mais qui en est responsable, sinon les Etats-Unis eux-mêmes ?
Les Etats-Unis ne connaissent
pas le monde arabo-musulman. Ils le voient à travers la soumission
consentante des régimes arabes, ils ne comprennent pas qu'à
Bagdad, à Bassora, à Nassiriya, ce sont tous les peuples
musulmans qui applaudissent les attentats, se réjouissent des
explosions, attendent avec jubilation le décompte des prochaines
victimes. On ne viole pas impunément le droit international.
Aux Etats-Unis, on parle
désormais franchement de «bourbier» irakien. Le secrétaire
d'Etat à la Défense, Donald Rumsfeld, évoque une
guerre longue. La CIA, dans un rapport secret, dont les extraits ont
été publiés le 12 novembre par le Philadelphia
Inquirer, confirme que la situation est très grave : des dizaines
de milliers d'Irakiens ont rejoint la résistance, toute action
d'envergure de l'armée d'occupation engendre un rejet de la part
de la population, les frontières sont impossibles à contrôler,
des combattants arrivent de partout. L'Irak est devenu un territoire
de fusion entre nationalistes laïques, baahtistes et islamistes
(intégristes ou non). C'est l'alliance de la nation et de la
religion. Personne dans le monde arabe, depuis le début du XXe
siècle, n'avait réussi à unir ces deux courants
; les Etats-Unis y parviennent. Ils ont réussi à fédérer
contre eux-mêmes des adversaires que tout opposait depuis des
décennies.
La guerre qui n'a pas eu
lieu lorsque les Américains bombardaient du haut de leurs avions,
a maintenant commencé au sol. Les Irakiens collent aux troupes
d'occupation, les «attrapent par la ceinture». Les avions
sont impuissants. Beaucoup de jeunes soldats innocents sont déjà
morts, d'autres vont subir le même sort. Le moral des occupants
est au plus bas. Des désertions ont lieu. Pourtant les gouvernements
d'occupation continuent, comme d'habitude, à faire croire qu'ils
gagneront oubliant la mort, tous les jours, de leurs ressortissants.
Or le piège s'est déjà refermé sur l'administration
Bush. Les prochaines élections présidentielles s'annoncent
mal. Bush croyait s'y présenter en «libérateur»
de l'Irak, en héros de la sécurité et de la paix
internationales, il jouera en réalité le rôle du
chien battu. La parade qu'il a trouvée, qui consiste à
préparer la dévolution du pouvoir aux Irakiens, c'est-à-dire
«ses» Irakiens, avant juin 2004 est un rideau de fumée.
Elle ne réussira pas plus que ses autres tentatives. Il est trop
tard : les Américains ne peuvent dégager aucune force
politique crédible car tout ce qui procède d'eux est frappé
d'illégitimité congénitale aux yeux d'une partie
de plus en plus grande de la population. L'évidence est là
: les Américains ont perdu la guerre qu'ils ont provoquée
en violation de la légalité internationale. Personne en
Irak n'acceptera une solution qui vienne de l'Amérique ou de
ses alliés. Et si certains l'acceptaient, il y aura toujours
assez de groupes pour s'y opposer.
Le plus difficile à
gérer, c'est ce qui va suivre la déroute américaine
: la victoire inéluctable d'une coalition islamo-nationaliste
en Irak, dont les effets d'exemplarité vont être redoutables
pour toute la région, en particulier pour le Proche-Orient et
l'Asie musulmane. L'Arabie saoudite, la Jordanie, la Palestine, la Syrie
et l'Egypte en seront affectées. Une onde de choc ravageuse,
qui va structurer l'opposition à l'Amérique pour au moins
une génération. Et cette coalition islamo-nationaliste,
pour les Irakiens eux-mêmes, sera la seule manière d'éviter
une guerre civile généralisée.
Les Américains font
aujourd'hui appel, en dehors de l'ONU, à la communauté
internationale. Or seule l'ONU, dotée d'un mandat clair, peut
agir. Il y a trois conditions à respecter. Premièrement,
les Etats-Unis et leurs alliés doivent se retirer militairement.
Tant qu'ils seront là, il n'y aura pas de paix. Ils doivent d'abord
soumettre leurs troupes à un commandement de l'ONU. Deuxièmement,
ils doivent accepter, dès maintenant, la mise en place d'un gouvernement
provisoire représentant toutes les sensibilités irakiennes.
Ce gouvernement doit être représentatif, ce qui implique
que les baahtistes doivent en faire partie. Troisièmement, les
principales puissances mondiales représentées au Conseil
de sécurité doivent prendre en main le dossier irakien
et obliger Bush, avant les élections présidentielles,
à se soumettre à la légalité internationale.
Ils feront enfin ce qu'ils n'ont pu faire en avril 2002. Ils feront
triompher la loi internationale. Et ceci suppose que les pays occupants
assument leur responsabilité : ils ont envahi l'Irak, ils doivent
en payer financièrement la reconstruction.
Les Américains peuvent
encore, au prix de lourdes pertes, demeurer en Irak comme au Vietnam,
où ils sont restés jusqu'en 1975, alors que leur guerre
était perdue dès 1965. En Irak, ils ont également
déjà perdu. Le rôle de l'ONU est de les aider à
partir vite : ce sont les civils irakiens qui paient ; c'est la stabilité
régionale qui est en jeu.
Le meilleur scénario,
ce serait que le peuple américain débarrasse le monde
de l'équipe Bush lors des prochaines élections. Mais le
meilleur n'est pas toujours possible. Seule une attitude ferme de ceux
qui se sont opposés à la guerre peut obliger Bush à
revoir ses plans. L'Irak n'est plus tout à fait une affaire américaine.
Il faut aider le peuple irakien à trouver une solution irakienne
à la tourmente dans laquelle l'ont plongé Bush et ses
serviteurs.
http://www.elmandjra.org/press-review.htm