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NOUS SOMMES TOUS DES SOLDATS DE BARRAGES

Jadis, la terminologie était routinière et claire. Chaque fois que les forces de l'armée israélienne rentraient de leur mission - bombardement de camps de réfugiés au Liban, bombardement de postes de commandement terroristes en Syrie ou attaque d'une base de missiles en Égypte - les médias rapportaient: "Nos forces sont rentrées saines et sauves à leur base". Les missions faisaient l'objet d'un consensus général et leur réussite - elles étaient toujours considérées comme des réussites - était la réussite de tous. L'expression "nos forces" figurait bien l'esprit du temps: le large consensus, l'armée israélienne considérée comme "l'armée du peuple", la commune fierté et la commune préoccupation nationales.

Des rivières de sang ont coulé depuis, le plus souvent pour rien; la relation à l'armée israélienne est devenue plus prudente et soupçonneuse: toutes ses opérations n'ont pas été automatiquement sanctifiées et la société israélienne est devenue plus sceptique. Ce sont là des avancées positives. Résultat: l'expression "nos forces" a été rayée des agendas. L'ancien directeur de Kol Israel, Amnon Nadav, s'était offert la fantaisie, il y a environ deux ans, d'essayer de ramener les splendeurs d'antan en donnant instruction de restaurer l'usage de l'expression "nos forces" dans les bulletins d'information: il n'a pas réussi. L'expression n'a pas été largement réemployée, peut-être parce qu'il est difficile de diffuser une information du genre: "Nos forces ont tué, ce matin, trois enfants palestiniens."

Le passage de cette terminologie archaïque et nationaliste à la poubelle de l'Histoire a été un signe de maturité de la société israélienne. Dans une société dont de larges fractions - les Arabes et les Juifs orthodoxes par exemple - ne servent pas dans l'armée israélienne et ne s'identifient pas avec ses actions, l'emploi de l'expression "nos forces" était problématique, presque aberrant. Les supports d'informations qui y recouraient flairaient bon la propagande.

Mais les aspects positifs perceptibles du rejet, hors de notre vie, de cette expression accablante s'accompagnent aussi d'un certain aspect négatif. Si l'armée israélienne ne constitue plus nos forces et que ses succès ne sont plus nos succès, ses échecs et ses crimes ne sont plus les nôtres. Lorsque des soldats de l'armée israélienne interdisent le passage à une femme sur le point d'accoucher au point qu'elle soit contrainte d'accoucher au barrage même et parfois de perdre son bébé, il est facile de prétendre que ce ne sont pas nos forces, que ce n'est pas notre politique, mais qu'il s'agit simplement d'une exception. Comment serait perçue une information qui prendrait la forme suivante: "Nos forces ont tiré sur un manifestant israélien près de la clôture de séparation, et l'ont blessé"? Qui établira si les forces qui ouvrent le feu sont davantage "nos forces" que ne le sont les forces qui manifestent?
Lorsque cinq joueurs de basket - trois Américains, un Lithuanien et un Croate - gagnent (ou perdent) lors d'une coupe d'Europe, nous disons tous: "Nous avons gagné!" (ou "Nous avons perdu."). Sarounas Jasikevicius, le Lithuanien du Maccabi Tel Aviv, représente-t-il la collectivité israélienne plus que ne le font les soldats qui ont empêché cette femme sur le point d'accoucher de traverser un barrage? Le Croate Nikola Vujcic agit-il davantage en notre nom que le fils du voisin, le soldat qui abat des murs dans la casbah de Naplouse? Mais s'il est facile de s'identifier au Maccabi Tel Aviv et à ses succès, nombreux sont ceux qui veulent fuir la responsabilité des actes des soldats aux barrages.

Il faudrait peut-être en revenir à l'expression "nos forces", ne serait-ce que pour mettre en évidence ce qui a été brouillé depuis longtemps déjà: que l'armée israélienne continue d'être l'armée du peuple et que tout ce que ses soldats font dans les Territoires occupés, jour après jour, est fait en notre nom à tous. Le soldat qui empêche un invalide de passer à un barrage et le soldat qui tire dans les pneus d'une voiture dont le conducteur lui a parlé en manquant de politesse, le soldat assis dans la cabine du bulldozer qui démolit une maison après l'autre, et le soldat qui tue un photographe britannique coupable de rien, le soldat qui parle grossièrement aux habitants palestiniens et le soldat qui tire une balle dans la tête d'un enfant qui lançait des pierres à Qalandiya ou qui était grimpé sur un char à Jénine, le soldat qui maltraite des étudiants sur le chemin de l'université et le soldat qui examine des radiographies de malades pour décider si oui ou non il les laissera passer pour se rendre à l'hôpital, le soldat qui fait entrer volontairement des nuages de fumées à l'intérieur de maisons et le soldat qui emprisonne pendant des jours une famille dans une seule pièce, tous sont nos forces. Les soldats qui tirent sur des manifestants israéliens près de la clôture de séparation le font, eux aussi, en notre nom.

Aucun Israélien ne peut échapper à sa responsabilité dans les actes de l'armée israélienne dans les Territoires, actes qui ne sont pas - et depuis longtemps - des accidents mais le fruit d'une politique suivie et méthodique. Dans "Détail", un film vidéo impressionnant du réalisateur Avi Mograbi, se retrouve documenté le mauvais traitement de soldats anonymes, assis dans une effrayante jeep Hammer, à l'égard d'une femme portant un petit enfant dans ses bras et qui demande à passer à pied le barrage d'A'zmut, au nord-est de Naplouse. Son mari aussi, qui supplie les soldats et leur explique que son épouse saigne, se voit humilié par un refus catégorique et grossier. Pendant trois heures, la femme reste debout dans un soleil assommant, son enfant dans les bras, le visage blême, avec les soldats qui s'adressent à elle à l'aide d'un haut-parleur, leurs visages non visibles, comme on parle à du bétail. Cette scène-là se joue, elle aussi, jour après jour, en notre nom.

Les optimistes parmi les défenseurs des droits de l'Homme en Israël sont convaincus qu'un jour viendra où ceux qui portent la responsabilité du comportement cruel d'Israël dans les Territoires auront à rendre des comptes devant la justice. Que ce soit une "commission de vérité et de réconciliation" ou un tribunal international: celui qui pendant des années aura ainsi maltraité une population civile impuissante ne sera pas impuni, croient ces optimistes. Mais même si cette prophétie se réalise, nul ne pourra fuir sa part dans la responsabilité collective. Dans notre silence, dans notre indifférence apathique et dans le fait incontestable que tout est fait en notre nom, nous sommes tous des soldats de barrages.
Par Gideon Levy. Ha'aretz. 4 janvier 2004
Traduit de l'hébreu par Michel Ghys
http://www.haaretz.co.il/hasite/pages/ShArtPE.jhtml?itemNo=379117
http://www.haaretz.com/hasen/spages/379046.html
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