"OU EN ETAIENT LES ARMEES SOVIETIQUES LE 6
JUIN 44 ?"
6 JUIN : COMMEMORATION OU MYSTIFICATION ?
1 - Réponse d'Annie Lacroix-Riz, historienne, prof à
Paris VII (Jussieu)
2 - Précisions apportées par Nico Hirtt, enseignant,
écrivain ("L'école prostituée")
I - Réponse à : "Où en étaient
les armées soviétiques le 6 juin 44 ?"
Par Annie Lacroix-Riz
Tout le territoire soviétique est alors libéré
(l'Ukraine l'est en mars-avril), et l'armée rouge amorce son
avancée dans l'Est de l'Europe, naguère voie d'invasion.
En particulier en Pologne, où la résistance anti-bolchevique
et antisémite dépendant du " gouvernement polonais
de Londres " lance en juillet l'ordre à son délégué
en Pologne de prendre toutes mesures nécessaires face à
l'avance soviétique, en bon français, de déclencher
à l'approche des troupes soviétiques un soulèvement
qui évitera la libération de la capitale par l'armée
rouge (j'aborde la question, compte tenu du rôle que le Vatican
a joué dans l'affaire, dans mon ouvrage Le Vatican). Même
référence sur les tripatouillages " d'accord séparé
" à l'Ouest (Reich-Occidentaux) qui n'ont cessé
à partir de Stalingrad, et pour lesquelles un personnage aussi
considérable que von Weiszäcker, secrétaire général
de l'Auswärtiges Amt (Ministère des Affaires étrangères
du Reich) a été nommé à l'été
1943 ambassadeur au Vatican, la Curie étant un lieu central
des " tractations occidentales ". Ajoutons les tractations
entre Allen Dulles, frère de Foster et chef de l'OSS à
Berne depuis novembre 1942, et " les conjurés " du
20 juillet 1944, qu'on ose de nos jours qualifier de " résistants
" - une des moutures de la paix séparée à
l'Ouest (je parle des Dulles dans plusieurs travaux, notamment Le
Vatican et Industriels et banquiers).
En application de la " stratégie périphérique
", les Américains, dont toute l'Europe occupée
s'est gaussée de l'incapacité militaire en 1943-1944
(Rome n'est prise qu'en juin 1944), peuvent enfin déclencher
le " second front " dont l'URSS n'a plus vraiment besoin
en termes militaires, mais dont l'absence lui a coûté
tant de pertes entre l'été 1941 et 1943 : elle ne cesse
plus d'avancer, malgré la résistance demeurée
féroce de la Wehrmacht à l'Est : la prise de Berlin
n'intervient qu'en mai 1945, et la semaine finale des combats coûte
aux Soviétiques 300 000 morts - c'est à dire autant
ou plus que les pertes américaines sur tous les fronts depuis
décembre 1941 (la dernière estimation est de 292 000,
Pieter Lagrou, " Bilan chiffré de la Seconde Guerre mondiale
", in Audoin-Rouzeau Stéphane, Becker Annette, Ingrao
Christian, Rousso Henry, dir., La violence de guerre 1914-1945, Bruxelles,
Complexe, 2002, p .322). On en est maintenant à 29 millions
de morts du côté soviétique (12 militaires, 17
civils), sans doute pas moins de 25.
Contre les forces de l'Ouest, il n'y a jamais eu plus de 30 divisions
mobilisées, sur le front de l'Est, jusqu'à 200 et plus.
Et, aucun spécialiste sérieux de la Seconde Guerre mondiale
ne le nie depuis des décennies, c'est l'armée rouge
qui a vaincu la Wehrmacht en anéantissant ses divisions (lisons
par exemple le dictionnaire Larousse de la Seconde Guerre mondiale,
qui date de 1984, et dont les historiens, aussi réactionnaires
que fussent certains d'entre eux, n'osaient pas alors dire les bêtises
qu'on entend aujourd'hui couramment). Les États-Unis ont joué
dans la guerre un rôle économique et financier déterminant,
pas dans son issue militaire : la victoire américaine, en termes
militaires, se mesure en morts soviétiques - et c'est bien
la raison fondamentale pour laquelle ils ont dû renoncer, pour
un moment, à coincer l'URSS derrière son " cordon
sanitaire " : impossible de ne pas lui laisser la maîtrise
extérieure des zones dans lesquelles se trouveraient ses troupes.
Les chiffres sont suffisamment éclairants pour régler
rapidement la question.
Je renvoie 1° aux chapitres 9 et 10 de mon livre Industriels
et banquiers sur les arrière-pensées relatives à
l'URSS de la bourgeoisie française (comme de toutes les bourgeoisies
européennes), et son impatience devant la lenteur militaire,
depuis la victoire de Stalingrad, de ses futurs sauveurs relevée
avec humour par les RG, " le bourgeois français ayant
toujours considéré le soldat américain ou britannique
comme devant être naturellement à son service au cas
d'une victoire bolchevique " (Lettre n° 740 du commissaire
au préfet de Melun, 13 février 1943 (et ses courriers
de mars et octobre), F7 14904, Archives nationales) ; 2° au chapitre
9 sur les liens entre capital allemand et capital américain,
qui explique notamment le non-bombardement des zones industrielles
jusqu'au 2e semestre 1944 (et le bombardement très limité
ensuite).
II - 6 juin : Commémoration ou mystification ?
de Nico Hirtt
Par leur accumulation et par leur caractère unilatéral,
les commémorations du soixantième anniversaire du Débarquement
sont en train d'installer, dans la conscience collective des jeunes
générations, une vision mythique, mais largement inexacte,
concernant le rôle des Etats-Unis dans la victoire sur l'Allemagne
nazie.
L'image véhiculée par les innombrables reportages, interviews
d'anciens combattants américains, films et documentaires sur
le 6 juin, est celle d'un tournant décisif de la guerre. Or,
tous les historiens vous le diront : le Reich n'a pas été
vaincu sur les plages de Normandie mais bien dans les plaines de Russie.
Rappelons les faits et, surtout, les chiffres.
Quand les Américains et les Britanniques débarquent
sur le continent, ils se trouvent face à 56 divisions allemandes,
disséminées en France, en Belgique et aux Pays Bas.
Au même moment, les soviétiques affrontent
193 divisions, sur un front qui s'étend de la Baltique aux
Balkans.
La veille du 6 juin, un tiers des soldats survivants de la Wehrmacht
ont déjà enduré une blessure au combat. 11% ont
été blessés deux fois ou plus. Ces éclopés
constituent, aux côtés des contingents de gamins et de
soldats très âgés, l'essentiel des troupes cantonnées
dans les bunkers du mur de l'Atlantique. Les troupes fraîches,
équipées des meilleurs blindés, de l'artillerie
lourde et des restes de la Luftwaffe, se battent en Ukraine et en
Biélorussie. Au plus fort de l'offensive en France et au Benelux,
les Américains aligneront 94 divisions, les Britanniques 31,
les Français 14. Pendant ce temps, ce sont 491 divisions soviétiques
qui sont engagées à l'Est.
Mais surtout, au moment du débarquement allié en Normandie,
l'Allemagne est déjà virtuellement vaincue. Sur 3,25
millions de soldats allemands tués ou disparus durant la guerre,
2 millions sont tombés entre juin 1941 (invasion de l'URSS)
et le débarquement de juin 1944. Moins de 100.000 étaient
tombés avant juin 41. Et sur les 1,2 millions de pertes allemandes
après le 6 juin 44, les deux tiers se font encore sur le front
de l'Est. La seule bataille de Stalingrad a éliminé
(destruction ou capture) deux fois plus de divisions allemandes que
l'ensemble des opérations menées à l'Ouest entre
le débarquement et la capitulation.
Au total, 85% des pertes militaires allemandes de la deuxième
guerre mondiale sont dues à l'Armée Rouge (il en va
différemment des pertes civiles allemandes : celles-ci sont,
d'abord, le fait des exterminations opérées par les
nazis eux-mêmes et, ensuite, le résultat des bombardements
massifs de cibles civiles par la RAF et l'USAF).
Le prix payé par les différentes nations est à
l'avenant. Dans cette guerre, les Etats Unis ont perdu 400.000 soldats,
marins et aviateurs et quelques 6.000 civils (essentiellement des
hommes de la marine marchande). Les Soviétiques quant à
eux ont subi, selon les sources, 9 à 12 millions de pertes
militaires et entre 17 et 20 millions de pertes civiles. On a calculé
que 80% des hommes russes nés en 1923 n'ont pas survécu
à la Deuxième Guerre Mondiale. De même, les pertes
chinoises dans la lutte contre le Japon -- qui se chiffrent en millions
-- sont infiniment plus élevées -- et infiniment moins
connues -- que les pertes américaines.
Ces macabres statistiques n'enlèvent bien évidemment
rien au mérite individuel de chacun des soldats américains
qui se sont battus sur les plages de Omaha Beach, sur les ponts de
Hollande ou dans les forêts des Ardennes. Chaque GI de la Deuxième
guerre mondiale mérite autant notre estime et notre admiration
que chaque soldat russe, britannique, français, belge, yougoslave
ou chinois. Par contre, s'agissant non plus des individus mais des
nations, la contribution des Etats Unis à la victoire sur le
nazisme est largement inférieure à celle que voudrait
faire croire la mythologie du Jour J. Ce mythe, inculqué aux
générations précédentes par la formidable
machine de propagande que constituait l'industrie cinématographique
américaine, se trouve revitalisée aujourd'hui, avec
la complicité des gouvernements et des médias européens.
Au moment ou l'US-Army s'embourbe dans le Vietnam irakien, on aura
du mal à nous faire croire que ce serait le fait du hasard...
Alors, bien que désormais les cours d'histoire de nos élèves
se réduisent à l'acquisition de " compétences
transversales ", il serait peut-être bon, pour une fois,
de leur faire " bêtement " mémoriser ces quelques
savoirs élémentaires concernant la deuxième guerre
mondiale :
- C'est devant Moscou, durant l'hiver 41-42, que l'armée hitlérienne
a été arrêtée pour la première fois.
- C'est à Stalingrad, durant l'hiver 42-43, qu'elle a subi
sa plus lourde défaite historique.
- C'est à Koursk, en juillet 43, que le noyau dur de sa puissance
de feu -- les divisions de Pantzers -- a été définitivement
brisé (500.000 tués et 1000 chars détruits en
dix jours de combat !).
- Pendant deux années, Staline a appelé les anglo-américains
à ouvrir un deuxième front. En vain.
- Lorsqu'enfin l'Allemagne est vaincue, que les soviétiques
foncent vers l'Oder, que la Résistance -- souvent communiste
-- engage des révoltes insurrectionnelles un peu partout en
Europe, la bannière étoilée débarque soudain
en Normandie...