GENOCIDE SYMBOLIQUE
Par Lev Grinberg
in La Libre Belgique (quotidien belge) du lundi 29
mars 2004
(Lev Grinberg est Professeur de Sociologie politique à Université
Ben Gourion de Beer Sheva en Israël.)
La politique de Sharon produit une menace existentielle grandissante
pour le peuple palestinien comme pour l'Etat d'Israël et ses
citoyens. Une intervention internationale et le déploiement
d'une force de paix de l'ONU sont nécessaires
Le meurtre de Sheik Ahmad Yassin fait partie d'une politique générale
menée par le gouvernement de l'Etat d'Israël qui peut
être décrite comme un génocide symbolique. Incapable
de s'affranchir du traumatisme de la Shoah et de l'insécurité
qu'elle a causée, le peuple juif, victime suprême du
génocide, inflige actuellement un génocide symbolique
au peuple palestinien. Parce que le monde ne permettrait pas une élimination
totale, c'est une annihilation partielle qui en tient lieu. En tant
qu'enfant du peuple juif, en tant que citoyen israélien, je
condamne cet acte abominable et j'en appelle à la communauté
internationale pour sauver Israël de lui-même; en particulier,
j'exhorte la Communauté européenne à intervenir
d'une manière directe et active pour arrêter le bain
de sang. Les liens complexes entre le peuple juif et l'Europe ne sont
pas encore tranchés, et il est temps d'agir; non parce que
l'Europe doit exorciser sa culpabilité, mais bien parce qu'elle
est aussi responsable du futur de notre monde.
Qu'est-ce qu'un génocide symbolique? Chaque peuple a ses symboles:
des dirigeants nationaux et des institutions politiques, une patrie,
des générations passées et futures, et des espoirs.
L'Etat d'Israël les détruit systématiquement tout
en utilisant un extraordinaire jargon bureaucratique. Le terme officiel
utilisé par l'armée israélienne pour la liste
de leaders et d'activistes palestiniens à liquider est "banque
des cibles" (1). Il y a quelques mois déjà, le
ministre de la Défense avait avancé l'idée qu'Arafat
devrait être "exterminé". Alors qu'aujourd'hui
la liquidation de Sheik Yassin est une "opération réussie",
cette idée refait à nouveau surface et est l'objet d'un
débat public qui devient légitime. Alors qu'Arafat est
emprisonné à Ramallah depuis décembre 2001, personne
n'est encore parvenu à changer la position d'Israël pour
permettre au Président palestinien de retrouver une certaine
liberté de mouvement. Sa mise en cage à Ramallah a fini
par symboliser l'emprisonnement du peuple palestinien tout entier.
La terre palestinienne est progressivement rongée par les colonies
de peuplement, découpée par des barrages routiers et
par ce que le jargon officiel nomme "barrière de sécurité".
Il s'agit en fait d'un démantèlement systématique
des dernières ressources territoriales qui restaient aux Palestiniens
et qui leur laissaient encore l'espoir de voir un jour naître
un état indépendant. Constant dans ses actions, le gouvernement
de l'Etat d'Israël, qui cache ses intentions derrière
des termes délavés tels que "feuille de route"
et "processus de paix", détruit non seulement le
leadership palestinien, mais également tous les espoirs d'indépendance
de son peuple. D'après Sharon, aucune négociation ne
peut être entreprise sous la pression d'attaques terroristes;
mais lorsque les organisations palestiniennes ont annoncé un
cessez-le-feu unilatéral en décembre 2001 et en juillet
2003, il s'est obstiné à refuser d'entrer dans le "processus
de paix", et le répit temporaire a finalement été
rompu par un retour à la politique des "exécutions
ciblées".
Les réactions des pays européens qui ont exprimé
leur "préoccupation relative à la poursuite du
processus politique" suite à l'assassinat de Cheikh Yassin
sont tout simplement ridicules. En réalité, elles récompensent
le gouvernement d'Israël qui n'est pas le moins du monde intéressé
par un tel processus. Mais de quel processus de paix parlons-nous
donc? Et en termes politiques, qu'est-il arrivé au gouvernement
Sharon depuis sa formation en février 2001? Il y a eu le Rapport
Mitchell, le Plan Zinni, le Plan Tenet, suivis par l'initiative de
Bush et la Feuille de Route suggérant aux Palestiniens de procéder
à des réformes institutionnelles, et leur promettant
en retour un "Etat temporaire" en 2003 et un "Etat
indépendant" en 2005. Qu'en reste-t-il? Un Premier Ministre
Palestinien, Abu Mazen, a été élu. Le gouvernement
israélien l'a humilié jusqu'à ce qu'il démissionne.
Y a-t-il eu le moindre progrès depuis la désignation
d'Abu Ala qui le remplace?
Une partie de la discussion est centrée sur le droit qu'à
Israël de se défendre. Que peut bien signifier un tel
droit après 37 années d'occupation militaire? Comment
est-il possible d'appeler "défensives" des actions
qui visent uniquement à préserver un régime d'occupation?
La seule défense acceptable d'Israël est celle de ses
frontières légales et se situe à l'intérieur
de son territoire. Le terrorisme est une réaction. Une réaction
terrible, cruelle, inhumaine et immorale, certainement stupide d'un
point de vue politique, mais c'est une réaction. C'est la cause
qui doit en être traitée et pas seulement les effets.
La discussion relative au "processus de paix" et au "droit
de se défendre" est une vaste duperie dont le seul dessein
est de couvrir le génocide symbolique mis en oeuvre par le
gouvernement israélien. La destruction de l'embryon de société,
des institutions et des infrastructures mises en place par l'Autorité
palestinienne d'abord est suivie par la destruction de ce qui reste
des maigres espoirs: les assassinats de leaders et de gens ordinaires,
hommes et femmes, enfants et vieillards, en prétextant que
les "cibles qui doivent être liquidées" se
cachent derrières des citoyens. Le gouvernement de l'Etat d'Israël
transforme progressivement les Palestiniens en shahids (martyrs),
et le conflit du Moyen Orient en guerre sainte, en croisade, ou en
jihad.
Cette politique dangereuse engendre une menace existentielle grandissante,
non seulement pour le peuple palestinien mais également pour
l'Etat d'Israël et ses citoyens. Elle met en danger l'équilibre
du Moyen Orient tout entier. Le gouvernement entraîne le peuple
israélien dans une confrontation alimentée par le besoin
de vengeance immédiate au dépens de la construction
d'un futur stable. En l'absence d'une Autorité palestinienne
viable et d'une force qui lui permettrait de se défendre contre
l'occupation israélienne, il faut une intervention internationale
et le déploiement d'une force de paix de l'Onu (pas des Etats-Unis!);
pour protéger les Palestiniens tout d'abord, et les Israéliens
indirectement. Aussi longtemps que les Palestiniens seront en danger,
nous, Israéliens, le resterons également. Il ne fait
aucun doute qu'une telle action serait perçue comme une victoire
du côté palestinien et ne serait pour le moins pas appréciée
par le gouvernement israélien. Mais sans ce sentiment d'avancée
politique substantielle de la part des Palestiniens, il y a peu de
chance de voir un jour la fin de ce conflit. Seule une protection
internationale nous encouragera à parler d'une solution permanente.
Si nous ne brisons pas le cycle sanglant de la violence et de la vengeance
tribale, il n'y a pas d'issue positive. Il est de la responsabilité
du monde, et principalement de l'Europe, d'arrêter le gouvernement
de l'Etat d'Israël. Le monde a les moyens pour ce faire et il
est temps qu'il en fasse usage. Car dans les circonstances actuelles,
tout silence sera considéré comme un acquiescement.
[Traduction de Stephane et Victor Ginsburgh]
(1) "Target Bank"
Point d'Info Palestine N° 235