La guerre globale a commencé
Sans fin et injustice absolue
Une analyse géopolitique par Michel Collon
"Guerre contre le terrorisme" ? Si c'était un film, ce scénario
officiel serait rejeté comme ne tenant pas debout et cachant d'autre
motivations.
Première invraisemblance : en 1999, puis en 2001, les talibans ont
estimé que la présence de Ben Laden sur leur territoire empêchait
leur reconnaissance internationale et ils ont proposé aux Etats-Unis
de l'éliminer ou de le neutraliser. A chaque fois, les Etats-Unis
ont refusé. Cela a été révélé par Laili Helms, qui représentait officiellement
les talibans à Washington Qui n'a pas démenti. Pourquoi?
Deuxième invraisemblance : peu avant les attentats, Ben Laden, l'ennemi
public activement recherché paraît-il depuis trois ans, était venu
tranquillement se faire soigner à Dubaï et y avait rencontré le responsable
local de la CIA.
Troisième invraisemblance : après les attentats, les talibans ont
à nouveau proposé de livrer Ben Laden pour qu'il soit jugé dans un
pays neutre. Une telle solution avait été appliquée pour l'attentat
aérien de Lockerbie, débouchant sur la condamnation d'un citoyen libyen.
Mais Bush a tout de suite refusé. Pourquoi?
Quatrième invraisemblance : chacun sait à présent que les Etats-Unis
ont mis en place, financé et armé Ben Laden pour contrôler l'Afghanistan.
On dit moins qu'ils ont aussi utilisé ces milices fanatiques pour
des objectifs semblables en Bosnie, au Kosovo, en Macédoine, en Tchétchénie.
Pourquoi refuse-t-on d'ouvrir le dossier de leur rôle dans ces guerres
aux conséquences tragiques?
Cinquième invraisemblance : on nous dit que pour garantir la démocratie
et respecter les droits des femmes, il fallait éliminer les talibans.
Et qui prend leur place? L'Alliance du Nord de feu le commandant Massoud,
au sanglant palmarès de terreur et de trafics criminels. Qui donc
avait imposé la Charia islamiste à Kaboul en 1994? Massoud lui-même.
Contradiction flagrante aussi sur le fond du problème : chacun sait
qu'on n'éliminera pas le terrorisme avec des bombes mais en s'attaquant
aux injustices et aux oppressions qui lui fournissent un terreau.
S'attaque-t-on dès lors à la faim dans le monde que 15 milliards de
dollars suffiraient à éliminer? Non, on augmente de 40 milliards le
budget militaire US. Et les budgets européens vont suivre. Plutôt
que de résoudre la question palestinienne, Bush signe en novembre
2001 un énorme contrat (200 milliards $) pour construire un bombardier
encore plus terrible, le Joint Strike Fighter. Dont chaque victime
remplira les poches déjà bien bourrées des constructeurs Lockheed
Martin et Boeing.
Tout ceci amène à se demander si la guerre n'avait pas été décidée
bien avant les attentats. Oui, a affirmé l'ancien ministre pakistanais
des Affaires étrangères, Niaz Naïk. Fin juillet déjà, "des fonctionnaires
américains lui avaient parlé d'un plan américain visant à lancer une
action militaire pour renverser le régime taliban et installer à sa
place un gouvernement d'Afghans "modérés". Cela se ferait
à partir de bases situées au Tadjikistan où les conseillers US étaient
déjà en place. On lui déclara que si l'action était maintenue, elle
aurait lieu avant les neiges, vers la mi-octobre au plus tard."
Comment expliquer toutes ces invraisemblances ?
En fait, ce que les Etats-Unis poursuivent à travers cette guerre,
ce sont cinq objectifs bien plus vastes :
1. Contrôler le pétrole et le gaz d'Asie centrale.
2. Imposer leurs bases militaires au coeur de l'Asie, entre Chine
et Russie.
3. Préserver la domination US sur l'Arabie Saoudite.
4. Militariser l'économie comme "solution" à la crise qui
couve.
5. Briser la résistance du tiers monde et la lutte antimondialisation.
A poursuivre tant d'objectifs à la fois, une superpuissance peut sembler
forte. En réalité, elle y montre aussi sa faiblesse. De plus en plus
contestés, par le tiers monde à l'OMC, par les jeunes antimondialisation
sur Internet et dans la rue, les Etats-Unis et leurs alliés réagissent
par la guerre.
Mais tôt ou tard, leurs divers objectifs entrent en contradiction
entre eux. Tandis que leur arrogance, leur mauvaise foi, leur agressivité
ne font qu'augmenter la révolte partout. L'Empire est en crise.
Quiconque lutte pour le progrès, la justice et la paix, est donc forcé
de se poser la question des objectifs réels s'il veut pouvoir expliquer
autour de lui ce qui se passe. C'est d'autant plus nécessaire que
les dirigeants US eux-mêmes - qui d'habitude minimisent l'ampleur
de ce qu'ils font - déclarent cette fois que la guerre durera de longues
années et que d'autres Etats en deviendront les cibles. En outre,
ces mêmes dirigeants prennent - à l'étranger mais aussi sur leur propre
territoire - des mesures de répression extrêmement graves. Qu'ils
pourront utiliser contre toute opposition politique, notamment le
mouvement antimondialisation.
Oui, nous sommes entrés dans une nouvelle forme de guerre, plus grave
encore que les précédentes. Nous sommes entrés dans la guerre globale.
Objectif n° 1 : Contrôler les routes du pétrole
Beaucoup de guerres dites "incompréhensibles" sont en réalité
des guerres pour l'or noir, écrivions-nous dans notre livre Monopoly
Les multinationales pétrolières US et leur gouvernement entendent
contrôler toutes les routes permettant d'exporter les énormes réserves
de pétrole et de gaz d'Asie centrale. Nos cartes géographiques indiquaient
les pays ayant le malheur de se trouver sur les routes vers l'Ouest : Tchétchénie, Géorgie, Kurdistan, mais aussi Yougoslavie et Macédoine.
Autant d'ingérences, autant de guerres.
Mais ces cartes montraient aussi les menaces planant sur la route
Est (vers la Chine et le Japon). D'autant que la CIA soutient activement
les milices islamistes ouïgoures antichinoises du XingJiang. Ainsi
que sur la route Sud puisque la multinationale US Unocal intrigue
depuis longtemps pour contrôler le pipe-line à construire à travers
l'Afghanistan et le Pakistan. Juteux bénéfices à la clé.
L'industrie pétrolière est omniprésente au coeur même de l'administration
US. Elle a fourni tous les ministres des Affaires étrangères depuis
la Seconde Guerre mondiale, à l'exception de deux.
Dont l'actuel, certes : Colin Powell. Mais on ne perd pas au change
puisque la famille Bush est une des principales familles pétrolières
du Texas. Et surtout parce que le véritable chef de l'administration
Bush, à savoir Dick Cheney, est lui-même un poids lourd de cette industrie.
Juste avant de devenir vice-président, il a été - cinq ans durant
- à la tête de Halliburton. Une des principales sociétés de services
à l'industrie pétrolière, présente dans plus de 130 pays et employant
cent mille personnes. Chiffre d'affaires 1999 : 15 milliards de dollars.
Une des 400 plus grosses multinationales du monde. Pour arriver à
de si beaux résultats, Cheney n'a pas hésité à fricoter avec la dictature
en Birmanie. Et au Nigéria, ses investissements ont fortement augmenté
après l'assassinat de plusieurs militants écologistes et l'écrasement
des protestations populaires dans le delta du Niger. De plus, des
responsables de l'administration auraient aidé Halliburton à décrocher
de gros contrats en Asie et en Afrique, selon des documents du Département
d'Etat tombés aux mains du Los Angeles Times La guerre annoncée est
donc arrivée. En fait, depuis plus de vingt ans, Washington manoeuvre
et complote afin de s'emparer de l'Afghanistan, carrefour stratégique
de l'Asie. Le but n'a pas varié, mais les méthodes si. Ce fut d'abord
en armant les milices islamistes contre l'Union soviétique. La plus
grosse opération CIA de tous les temps. Un diplomate US au Pakistan
confiait en 1996 : "Vous ne pouvez injecter des milliards de
dollars dans un Jihad anticommuniste, accepter des participants du
monde entier et ignorer les conséquences. Mais nous l'avons fait.
Nos objectifs n'étaient pas la paix et le bien-être en Afghanistan.
Notre objectif était de tuer des communistes et de chasser les Russes."
Ainsi, les moudjahiddins de la CIA ont renversé le seul régime qui
ait jamais émancipé les femmes afghanes et tenté, en dépit de graves
défauts, d'apporter un peu de progrès social. Et comment ces moudjahiddins
ultra-pauvres payèrent-ils les armes américaines? En transformant
leur pays -- avec la bénédiction de la CIA - en premier producteur
mondial d'héroïne. Ce qui entraîna la création de la très importante
filière de la drogue Afghanistan - Turquie - Balkans - Europe. Avec
toutes ses conséquences. Le cocktail pétrole - armes - drogue est
d'ailleurs un classique de la CIA.
Après cette grande victoire de "leur" terrorisme, les Etats-Unis
favorisèrent les talibans en dépit des vives critiques d'organisations
de défense des droits de l'homme. Interrogée sur le sort des femmes
afghanes, Madeleine Albright répondait alors : "Affaire intérieure"!
La ministre US des Affaires étrangères jouait son rôle de représentante
de commerce puisqu'Unocal invitait somptueusement ces talibans au
Texas. Signalons aussi qu'Henry Kissinger en personne avait assisté
en 1995 à la signature de l'accord sur le pipeline, entre Unocal,
son partenaire saoudien Delta et le président du Turkmenistan. Plus
tard, Unocal et donc Washington décidèrent de changer de cheval. Les
talibans n'ayant pas réussi à stabiliser le pays divisé, il fallait
miser sur d'autres forces pour remplacer les alliés d'hier devenus
gênants. Cette guerre, décidée bien avant les attentats, n'est donc
pas plus humanitaire que les précédentes. Mais l'Afghanistan n'est
pas du tout le seul pays victime de la guerre pour le pétrole et le
gaz. Outre l'Irak, citons entre autres le Caucase, la Colombie, l'Algérie,
le Nigéria, l'Angola... Bref, partout dans le monde où l'on trouve
pétrole ou gaz, les Etats-Unis décident que cela leur appartient,
ils cherchent à y installer leurs bases militaires et provoquent ou
excitent les guerres qu'ils jugent utiles à leurs intérêts.
Toute personne sensée se demandera donc : les Etats-Unis ont-ils vraiment
besoin de tout ce pétrole pour leurs usines et leurs voitures, en
supposant même qu'on doive conserver l'actuel modèle économique absurde,
gaspilleur et polluant, où le litre de pétrole, sous-payé aux producteurs,
est en fait moins cher, hors taxes, que le litre d'eau? Non, les Etats-Unis
n'ont pas besoin de tout ce pétrole. Les réserves des gisements situés
aux USA sont entre trois et cinq fois supérieures à celles de l'Asie
centrale. Et celles de gaz naturel dix fois. Il ne s'agit donc pas
d'assurer, comme le gouvernement US le dit à chaque guerre "la
sécurité des approvisionnements énergétiques".
Nouvelle question donc, aussi logique : le pétrole est-il le but ultime
des Etats-Unis? Non, ce n'est pas un but en soi. C'est une arme, une
possibilité de chantage. Comme nous l'écrivions également dans Monopoly
( p. 112 ) : "Qui veut diriger le monde doit contrôler le pétrole.
Tout le pétrole. Où qu'il soit." Dans la guerre économique qui
caractérise le capitalisme, les Etats-Unis entendent détenir un moyen
de pression stratégique en contrôlant l'approvisionnement énergétique
de leurs grands rivaux (Europe et Japon) et celui d'autres pays risquant
de se montrer trop indépendants. Par exemple, si le pipeline allant
du Caucase vers l'Ouest est russe et non turc ou macédonien, l'Europe
aurait accès à un pétrole que Washington ne contrôlerait pas. Aussi,
quand il s'agit d'installer des bases militaires dans certaines régions
pétrolières, Washington n'est pas pressée d'y inviter ses "chers
alliés".
Ceci dit, le pétrole suffit-il à expliquer cette guerre contre l'Afghanistan?
Non, et les Etats-Unis connaissaient bien la difficulté de conquérir
ce pays. Les Britanniques et les Soviétiques s'y cassèrent déjà les
dents.
Objectif n° 2 : Imposer les bases militaires US au coeur de
l'Asie
En 1997, Zbigniew Brzezinski, déjà cité, définissait l'axe - clé de
la politique étrangère américaine : contrôler l'Eurasie (Europe +
Asie), soit 75% de la population mondiale et 60% des richesses économiques
et naturelles. Pour cela, il fallait affaiblir les rivaux potentiels : Europe, Russie, Chine. Et empêcher toute alliance entre eux. C'est
le continent asiatique qui connaît et va connaître la plus forte expansion.
Et en Asie, la Chine excite particulièrement les convoitises avec
son formidable marché potentiel et son exceptionnel taux de croissance
de 9,8% ces vingt dernières années. Sa production a presque triplé
entre 1990 et 1999. Selon certaines estimations, la part des USA dans
le PIB mondial continuerait à chuter - de 50% en 1945, puis 35% dans
les années 60 et actuellement 28%, il descendrait à 10 ou 15% vers
2020 - et serait alors rattrapé par celui de la Chine. + SIMPLE. L'influence
de cette Chine ne cesse d'augmenter Le rêve de Washington, c'est de
ramener la Chine à l'état de néo-colonie et bien sûr de liquider le
socialisme. Rêve pas facile à réaliser, que ce soit par les dollars
ou par les menaces. Car Pékin poursuit imperturbablement sa propre
stratégie : développement accéléré tout en maintenant la coexistence
pacifique avec les Etats-Unis. Cependant les dirigeants chinois ont
très bien compris l'avertissement lancé en 1999 lorsque les Etats-Unis
ont délibérément bombardé leur ambassade à Belgrade.
En réalité, ce qui vient de commencer en Afghanistan, c'est l'encerclement
stratégique de cette Chine trop rebelle et trop puissante. La Chine
constitue à notre avis l'objectif majeur de Washington déjà dans cette
guerre. Pourquoi? Mais deux autres puissances d'Asie sont également
visées : la Russie et l'Iran. Certes, la nouvelle bourgeoisie russe
est actuellement réduite aux seconds rôles, ses moyens d'action étant
fortement limités par la catastrophe sociale et économique provoquée
par la restauration capitaliste. Cependant, elle cherche à rejouer
au plus vite un rôle international de poids. En combinant deux méthodes...
Parfois s'allier servilement, à l'Ouest, parfois jouer sa propre carte,
pour se rendre plus "nécessaire" et faire monter les enchères.
Ainsi, Moscou fait du commerce ou noue des alliances avec des pays
classés "voyous" par Washington : Corée du Nord, Iran, Irak,
Syrie... Et Poutine s'oppose au bouclier dit anti-missiles, c'est-à-dire
à la relance d'une ruineuse course aux armements. Que veut Washington,
par exemple en soutenant les milices islamistes séparatistes en Tchéchénie?
Profiter de la brève période où la Russie est dans le creux de la
vague pour l'affaiblir durablement et l'empêcher de redevenir une
rivale sérieuse. La troisième puissance de cette région que Washington
cherche à déstabiliser, c'est l'Iran. Après avoir organisé en 1952
le renversement du trop indépendant premier ministre iranien Mossadegh,
après avoir soutenu la sanglante dictature du Chah Pahlevi, Washington
encaissa une cuisante défaite dans ce pays avec la révolution islamique
et anti-impérialiste de 1979. Pour l'affaiblir, elle a alors délibérément
provoqué la guerre Iran - Irak (80-88). Elle a également joué la carte
de l'Afghanistan pour exacerber les contradictions entre musulmans
chiites (Iran) et sunnites (Arabie Saoudite, émirats du Golfe, Afghanistan,
Pakistan). Dans ce pays, Washington misa sur la stratégie islamiste
sunnite du général Zia qui avait éliminé physiquement le premier ministre
Bhutto. C'est notamment par l'intermédiaire des services secrets pakistanais
que la CIA utilisa les moudjahiddins afghans. But : affaiblir l'URSS,
mais aussi l'Iran.
"Empêcher une alliance anti-hégémonique Chine - Russie
- Iran"
Bien sûr, le grand principe de toute politique impérialiste reste
"Diviser pour régner". Sur ce continent asiatique, voici
que les Etats-Unis craignent par dessus tout, explique encore Brzezinski : "La Chine pourrait être le pilier d'une alliance anti-hégémonique
Chine - Russie - Iran." Une telle alliance s'est ébauchée avec
le "Groupe de Shanghaï", qui réunit la Chine, la Russie
et quatre républiques d'Asie centrale : Kazakhstan, Tadjikistan, Kirghizstan
et Ouzbekistan. Objet : coopération contre les incursions du terrorisme
islamiste et collaboration économique. Une telle coopération serait
bienvenue pour ces républiques, sinistrées elles aussi par la restauration
du capitalisme et la destruction de l'URSS. La production industrielle
du Kazakhstan et du Tadjikistan a baissé de 60%. Selon les propres
experts de l'US Army, "une telle faillite économique est comparable
à l'entrée en guerre du pays." Commentaire d'un analyste australien : "Le nouveau Groupe de Shanghaï pourrait bien émerger comme
une force puissante contre l'influence des Etats-Unis dans la région.
D'après l'agence russe Interfax, l'Inde et le Pakistan seraient intéressées
à rejoindre cette organisation." Insupportable pour les Etats-Unis,
qui n'ont jamais admis, nulle part dans le monde, que s'instaure un
"marché commun" qui ne leur soit pas soumis. Un autre stratège
majeur, Henry Kissinger expose la stratégie US : "Il existe des
tendances, soutenues par la Chine et le Japon, à créer une zone de
libre échange en Asie. Une nouvelle crise financière d'importance
en Asie ou dans les démocraties industrielles accélerait certainement
les efforts des pays asiatiques pour mieux contrôler leurs destinées
économiques et politiques. Un bloc asiatique hostile combinant les
nations les plus peuplées du monde avec de grandes ressources et certains
des pays industriels les plus importants serait incompatible avec
l'intérêt national américain.
Pour ces raisons, l'Amérique doit maintenir une présence en Asie,
et son objectif géopolitique doit être d'empêcher la transformation
de l'Asie en un bloc hostile (ce qui surviendrait très probablement
sous la tutelle d'une de ses grandes puissances." Bref, diviser
pour régner. Car, dans la bouche de Kissinger, le mot "hostile"
signifie: non soumis aux intérêts des multinationales US. Ainsi, ce
n'est nullement un hasard si les Etats-Unis interviennent en Afghanistan.
Ils ont décidé d'utiliser ce pays, situé en plein coeur de l'Asie
comme base pour de futures actions contre la Russie, l'Iran ou la
Chine voisines. Washington est intéressée par l'ancienne base soviétique
de Bagram en Afghanistan, mais - c'est plus facile - a déjà converti
l'Ouzbekistan en base militaire et veut prendre le contrôle des aéroports
du Turkmenistan. But : chasser les troupes russes de la région. Vraiment
très utile, cette guerre. D'autant que les Etats-Unis s'attendent
à des difficultés autour de leurs bases asiatiques actuelles : Corée,
Taïwan, Japon. L'installation des troupes US en Ouzbekistan a été
présentée comme une mesure d'urgence décidée après les attentats.
En réalité, c'est déjà en 1999 que Washington y avait envoyé ses bérets
verts, accueillant aussi de nombreux officiers dans les écoles militaires
US. En 1999 aussi, ce pays avait été incorporé dans une alliance militaire
antirusse, le GUAM :
Géorgie, Ukraine, Azerbaïdjan, Ouzbekistan et Moldavie. En fait, les
Etats-Unis cherchent à établir, dans chaque région stratégique, un
Etat qui sera en quelque sorte leur Israël, leur porte-avion. Après
le Kosovo et la Grande Albanie, Azerbaïdjan et Ouzbekistan sont les
élus.
Dans le Caucase, Azerbaïdjan et Géorgie se sont entièrement intégrées
dans la stratégie US. Par contre, les républiques pétrolières d'Asie
centrale sont plus réticentes, pesant le pour et le contre d'un rapprochement
économique et politique avec la Chine et la Russie. Comment les faire
basculer? Rappelons cette maxime de l'ancien ministre US James Baker : "Nous ne devons nous opposer à l'intégrisme que dans la mesure
de nos intérêts."
Bientôt, si ces républiques pétrolières refusent de se soumettre,
les Etats-Unis les déstabiliseront totalement en utilisant avec encore
plus d'intensité les milices islamistes basées en Afghanistan. Un
scénario déjà expérimenté au Kosovo : c'est juste à côté et avec l'aide
de la base militaire US de Camp Bondsteel que les terroristes de l'UCK
ont attaqué le sud de la Serbie fin 2000 et la Macédoine au printemps
2001. Aujourd'hui, tous les pays d'Asie centrale sont plus ou moins
engagés dans une guerre contre ces milices panislamistes. Dont la
principale est le Mouvement islamique de l'Ouzbekistan, entraîné à
Mazer-i-Sharif, qui abrite aussi les milices actives en Tchétchénie
et dans le XingJiang chinois.
Grâce à la guerre contre l'Irak, les Etats-Unis ont pu implanter des
bases militaires dans le Golfe persique. Grâce à la guerre contre
la Yougoslavie, ils se sont installés en Bosnie, au Kosovo et en Macédoine.
Cette fois, ils espèrent s'installer en Géorgie, Azerbaïdjan, Turkménistan
et Ouzbekistan, tout en modernisant leur base turque d'Incirlik et
celle d'Arabie.
S'ils parviennent à conquérir une position aussi avantageuse, ils
seront plus proches militairement de l'Iran, du Pakistan et de la
Chine et encercleront mieux encore la Russie. Excellent point de départ
aussi pour de nouvelles aventures vers le sud : Océan Indien, Indochine.
Contrôler le pétrole de la Chine
Pourquoi Unocal et les autres firmes US associées dans son consortium
sont-elles si intéressées à cette route aghane du pétrole, assez risquée
tout de même? Le pétrole et le gaz d'Asie centrale sont déjà exportés
vers l'Europe. Alors? Selon Bob Todor, vice-président d'Unocal : "L'Europe
occidentale est un marché difficile, caractérisé par des prix élevés
pour les produits pétroliers, une population vieillissante et une
concurrence accrue de la part du gaz naturel. De plus, la région est
soumise à une compétition féroce."
Le marché asiatique intéresse donc davantage Unocal car, explique
encore Todor, ce pipeline arriverait dans l'Océan Indien et serait
bien plus proche des marchés-clés de l'Asie: "Les géants pétroliers
US pourraient vendre dans des marchés en forte expansion. Les profits
annoncés sont largement plus élevés que ceux du marché européen. Mais
la construction ne peut commencer que si un gouvernement internationalement
reconnu est formé en Afghanistan."
Unocal parle des profits qu'elle espère. Mais l'administration US
pense aussi au chantage qu'elle pourrait exercer sur l'économie chinoise.
Pour commencer à appliquer la stratégie définie par Brzezinski et
Kissinger (voir plus haut), le pétrole est l'arme rêvée. Parce que
le développement continu de l'industrie chinoise augmente très fort
ses besoins en pétrole et en gaz. Une fois encore, qui contrôle production
et transport de ces matières, contrôle aussi l'économie de tous les
pays qui en dépendent.
Pékin a vu le danger. Fin août 2000, Xia Yishan, chercheur à l'Institut
de Recherche des Affaires intenationales de Chine, écrit: "En
raison d'une croissance économique soutenue, notre pays a dû importer
de grandes quantités de pétrole ces dernières années. Alors que nous
comptons investir à l'extérieur pour notre pétrole (...), le capital
monopoliste international, avec l'aide de ses gouvernements, a mis
la main sur les plus grands marchés de pétrole et de gaz dans le monde.
Le capital monopoliste occidental lutte avec agressivité pour obtenir
les ressources des pays de l'ex-URSS. A coup sûr, tous tenteront avec
acharnement d'empêcher des compagnies chinoises d'obtenir ces ressources
énergétiques. Nous devons formuler au plus vite notre propre stratégie : la production interne est la solution fondamentale."
Et, après les attentats, la réaction de Pékin est immédiate. Dès le
21 septembre, Zhu Xingshan, sous-directeur de l'Institut de Recherche
du Centre Economique de l'Energie, tire les leçons : "Nous avions
envisagé d'installer des pipelines pour augmenter notre approvisionnement
à partir de l'Asie centrale et de la Russie, et nous avions déjà des
accords avec la Russie. Mais, suite aux attaques du 11 septembre,
nous devons modifier cette stratégie. Les attaques ont objectivement
fourni un prétexte aux Etats-Unis pour entrer en Asie centrale."
Et de plaider, également, pour l'établissement rapide de réserves
stratégiques, pour des recherches plus poussées sur la liquéfaction
du charbon "travail négligé durant de longues années au vu des
coûts élevés et des dommages à l'environnement. Mais suite aux attaques
du 11 septembre, nous devons changer notre façon de voir ces choses."
Vraiment pressés de trouver Ben Laden ?
Pourquoi le chef de l'état-major britannique a-t-il déclaré, après
deux semaines de bombardements, que ce conflit "pourrait durer
50 ans"! En fait, ils savaient depuis le début que cette guerre
serait longue, mais ils ont dû attendre quelque peu avant de le dire.
L'important était de déclencher la guerre en manipulant l'opinion
et en forçant leurs "alliés".
Très vite aussi, le ministre US Rumsfeld s'est mis à dire que peut-être
on ne trouverait pas Ben Laden. Pourquoi ?
Parce que, si vous êtes une superpuissance et que vous tenez absolument
à implanter vos bases militaires en un point stratégique où elles
ne sont pas tellement désirées, vous devez bien cacher votre jeu.
Créer d'abord un problème en jetant de l'huile sur le feu. Et veiller
à ce qu'il ne soit pas résolu de sitôt. Un précédent : les USA ont
promis un Kosovo multiethnique et pacifié, mais en réalité ils ont
armé et excité l'UCK afin de déstabiliser la région pour longtemps.
Grâce à quoi ils ont pu y installer leur plus grande base militaire
créée à l'étranger depuis la guerre du Vietnam. Washington ne veut
pas d'une solution, elle veut seulement un problème. De longue durée.
Pour une superpuissance qui veut dominer et exploiter le monde, plonger
délibérément les peuples dans la souffrance n'est pas un problème
moral. Juste un atout dans le grand jeu stratégique. La définition
de la barbarie moderne, c'est ça.
Objectif n° 3 : Préserver la domination US sur l'Arabie Saoudite
Si la guerre actuelle de Bush est une guerre d'attaque pour conquérir
la domination de l'or noir en Asie centrale, elle est en même temps
une guerre de défense pour sauver le régime saoudien, allié décisif
au Moyen-Orient. En effet, Ben Laden est saoudien comme la majorité
des auteurs présumés des attentats et aussi comme la majorité des
soutiens financiers à son organisation Al Qaeda. Et en tête des grands
reproches de Bush à Ben Laden, figure celui-ci : "Ils veulent
renverser les gouvernements existants dans de nombreux pays arabes
comme l'Egypte, l'Arabie Saoudite et la Jordanie."
Serait-ce une grande perte pour le peuple d'Arabie Saoudite si disparaissait
ce régime corrompu et tyrannique, la dernière féodalité au monde?
Il ne semble pas, même aux yeux du New York Times : "Jusqu'à
présent, le flux de pétrole et d'argent saoudien a fait taire toute
critique américaine sérieuse à l'encontre de la complète corruption
de la famille royale, de son mépris de la démocratie et des répugnantes
violations des droits de l'homme commises en son nom." En fait,
il semble que seuls les Etats-Unis y perdraient, toujours selon le
même journal : "Depuis des décennies, les Etats-Unis et l'Arabie
saoudite ont tiré profit de ce marché sans état d'âmes au coeur de
leur relation : l'Amérique recevait le pétrole pour faire tourner
son économie et l'Arabie Saoudite la protection de la puissance militaire
américaine."
Exact. En l'an 2000, l'Arabie a vendu plus de soixante milliards de
dollars de pétrole sur les marchés mondiaux. La moitié du total du
Moyen-Orient. L'intérêt pour Washington, c'est qu'au lieu de réinvestir
ces pétrodollars sur place, de créer une industrie locale et un développement
social, comme l'Irak avait tenté de le faire, la dynastie saoudienne
les dépense dans un luxe insensé, mais surtout à Wall Street et dans
les bons du trésor américain. Epongeant ainsi une part du considérable
déficit US. Le Koweït et les Emirats Arabes font pareil. En outre,
contrôler les cheikhs et les émirs permet à Washington de maintenir
le cours du pétrole libellé en dollars et non en euros.
Tout va bien, donc? Sauf que même une partie des riches d'Arabie contestent,
reconnaît un autre grand éditorialiste US, William Pfaff : "L'Arabie
Saoudite est aussi attaquée par les enfants de l'élite saoudienne,
tels Mr. bin Laden (...) ennemis déclarés à la fois de l'Amérique
et de leurs propres dirigeants qu'ils affirment corrompus." "L'argent
des terroristes" vient bien de là, confirme le New York Times : "Ils sont l'élite de la société saoudienne, des hommes prospères
et respectés avec des investissements qui couvrent le monde entier
et une réputation de générosité. Mais le gouvernement US affirme à
présent qu'un des plus importantes personnalités Yasi al-Qadi et beaucoup
d'autres citoyens saoudiens influents ont transféré des millions de
dollars à Osama bin Laden."
Quels intérêts économiques peuvent expliquer ce conflit? En fait,
Ben Laden appartient à une riche famille d'affaires. Est-ce une bourgeoisie
nationale ou seulement une autre fraction de l'aristocratie féodale?
En tout cas, il apparaît qu'elle entre à présent en contradiction
avec la dynastie royale et avec les Etats-Unis. Parce que les 5.000
membres de l'élite dynastique n'ont pas créé d'industrie et bloquent
le développement économique du pays en se contentant de placer mille
milliards de dollars dans les banques étrangères.
Ce n'est d'ailleurs pas le seul endroit du tiers-monde où des classes
dominantes, autrefois privilégiées par les USA, finissent par se heurter
à leur spoliation sans limites. On l'a vu chez les "tigres"
d'Asie du Sud-Est, en Corée du Sud, en Malaysie.
Mais l'Arabie n'est-elle pas un pays où tout le monde est riche et
donc sans conflits de classes? En réalité, la forte baisse des prix
du pétrole ces dernières années a entraîné celle des revenus des citoyens
ordinaires. De 16.000 $ au début des années 80, le revenu annuel par
tête est tombé aujourd'hui à 7.000 $. Avec une polarisation croissante
entre riches et pauvres, remarquée même par le Financial Times : "Les
quartiers riches de Riyad, avec leurs luxueuses boutiques au style
US, contrastent fortement avec la pauvreté du sud de la ville où certaines
femmes mendient dans les rues." 35% des hommes sont sans emploi.
Et 95% des femmes. Il n'y a guère d'industrie pour absorber cette
armée de chômeurs en expansion.
Dans cette lutte pour le pouvoir, les divers clans saoudiens utilisent
la religion comme instrument. Mais aussi le ressentiment provoqué
dans la jeunesse par l'oppression de la Palestine et la présence des
troupes US, considérés comme des occupants. 5.000 officiellement,
mais cinq fois plus selon d'autres sources. Cibles, déjà, de plusieurs
attentats. Dont celui de 1996 près de Dahran (19 soldats US tués).
La majorité de la population saoudienne souhaite voir diminuer l'emprise
US sur le pays. Ben Laden fournit une expression à ce courant, renforcé
encore après le 11 septembre.
Revenons à la question clé : où faut-il placer les pétrodollars? Les
pays arabes doivent-ils rester de simples pions US ou rechercher leur
propre développement? C'est exactement la même contradiction qu'avait
soulevée Saddam Hussein en février 1990. Parlant devant les chefs
d'Etat du Conseil de Coopération Arabe (Irak, Arabie Saoudite, Egypte
et Jordanie), il avait demandé le retrait des troupes US de la région : "Si les peuples du Golfe, avec tous les Arabes, n'y veillent
pas, la région du Golfe Arabe sera gouvernée par les Etats-Unis."
Et il proposait des accords régionaux de coopération économique.
Le crime majeur! Proposer que les peuples d'une région - et quelle
région! - s'organisent en fonction de leurs intérêts propres et non
de ceux des multinationales US! C'est cela évidemment qui a provoqué
la terrible punition infligée à l'Irak. Washington a voulu infliger
un exemple de destruction totale pour intimider à jamais toute bourgeoisie
arabe tentée de suivre une voie indépendante.
Mais Washington risque-t-elle réellement de perdre sa position dominante
en Arabie Saoudite? Oui, répond un expert de l'Advanced Strategic
and Political Studies de Washington : "En 1995, l'Arabie Saoudite
a failli basculer dans la guerre civile, en raison d'une lutte interne
de pouvoir qui ne fut guère remarquée en Occident entre le prince
royal Abdullah et son rival et beau-frère, le prince Sultan. Celui-ci
pria l'autorité religieuse suprême, l'Ulema, de soutenir ses aspirations
au trône. Mais l'Ulema refusa. Abdullah consolida alors sa position
en demandant à la garde nationale bédouine d'engager de très spectaculaires
manoeuvres militaires."
Le conflit n'est pas terminé : "Plus longtemps Ben Laden parviendra
à échapper aux bombes américaines, plus il stimulera l'esprit de résistance
parmi ses partisans saoudiens. Dans cette situation, le prince héritier
Abdullah pourrait bien rechercher l'abdication du roi Fahd. Lui et
la famille royale auront alors un choix difficile : affronter Ben
Laden ou conclure un grand compromis. Il pourrait décider de mener
les troupes bédouines de la Garde Nationale saoudienne dans une grande
bataille contre les supporters de Ben Laden. Une grande bataille inter-wahabbite
sans précédent, pratiquement une guerre civile. Ou bien il pourrait
inviter l'Amérique à retirer ses forces du pays. Un tel compromis
réduirait fort l'influence des membres de la famille royale considérés
comme les alliés de l'Ouest."
Dilemme pour Washington aussi. Ce n'est certainement pas pour rien
que Bush a fait arrêter des enquêtes du FBI qui menaient vers certains
soutiens saoudiens de Ben Laden.
En fait, c'est dans l'ensemble du Moyen-Orient que Washington se trouve
face à une forte contradiction : il ne veut et ne peut renoncer ni
à Israël, ni à l'Arabie Saoudite. Le premier est son pion militaire
majeur; en fait, c'est tout simplement une extension de l'armée US.
Mais Israël ne peut se maintenir qu'en opprimant les Palestiniens
et en menaçant ses voisins. D'autre part, l'Arabie Saoudite est son
pion économique majeur pour conserver les revenus du pétrole dans
ses propres caisses. Or les dirigeants saoudiens, comme les autres
dirigeants arabes sont confrontés à la pression de la lutte du peuple
palestinien. La seule véritable lutte de masse, la seule qui exclue
tout compromis pourri dont sont friands les classes privilégiées,
arabes et autres.
L'Intifada est le cauchemar de Washington. Et l'espoir de tous les
peuples.
Objectif n° 4 : Militariser l'économie comme "solution"
à la crise
En dépit de certaines circonstances favorables, les crises conjoncturelles
du capitalisme occidental se succèdent à intervalles de plus en plus
rapprochés. En outre, plusieurs régions dites "prometteuses"
se sont effondrées l'une après l'autre : les "tigres" asiatiques,
la Russie, l'Amérique latine. A chaque fois, les analystes financiers
ont craint que Wall Street et tout le système mondial soient entraînés
dans une récession catastrophique. Beaucoup n'excluant pas une réédition
du krach de 1929 et considérant avec crainte le ralentissement de
l'économie, entamé fin 2000.
De toute façon, même s'il échappe au krach pour cette fois, le capitalisme
occidental ne fait que retarder son problème. Puisqu'il reporte toujours
davantage le poids de la crise sur le tiers monde et sur les pauvres.
Mais cette "solution" crée un problème plus grand encore : comment les multinationales pourront-elles vendre à ceux qu'elles
ont appauvris? Cela s'appelle scier la branche sur laquelle on est
assis.
Le fossé riches - pauvres n'est pas seulement une injustice immorale;
il est aussi un problème économique insoluble pour le capitalisme.
D'un côté, existent des capacités de production sans précédent et
sans cesse croissantes; de l'autre côté, un écart toujours plus grand
entre ceux qui produisent et ceux qui devraient consommer. Neuf personnes
sur dix sont aujourd'hui dans le besoin, et les programmes de la Banque
Mondiale ou du FMI ne cessent d'aggraver cela. Ce n'est pas ainsi
qu'on fabrique des clients qui feront tourner l'économie globale.
Avant même les attentats, l'économie US (le modèle à ce qu'il paraissait)
venait de perdre un million d'emplois en un an. Et les entreprises
technologiques (l'avenir de la Bourse, nous avait-on dit) étaient
en chute libre.
Comment les relancer ? Pour les dirigeants US, il n'y a pas trente-six
moyens. Gonfler le carnet des commandes militaires est la méthode
qui a été employée à chaque fois que l'économie US était menacée de
récession et qu'il fallait "sortir de la crise".
A l'époque de la guerre du Vietnam, quinze économistes US réputés
écrivaient : "Il est impossible d'imaginer pour l'économie un
substitut à la guerre. Aucune technique (n'est) comparable en terme
d'efficacité pour maintenir un contrôle sur l'emploi, la production
et la consommation. La guerre était et reste de très loin un élément
essentiel à la stabilité des sociétés modernes. (Le secteur militaire)
constitue le seul secteur d'importance de l'économie globale assujetti
à un contrôle complet et discrétionnaire des autorités gouvernementales.
La guerre, et la guerre seule, est capable de résoudre le problème
des stocks."
La paix est donc l'ennemi. A la fin de son mandat, Clinton avait appelé
à augmenter de 70% en six ans le budget militaire US bien qu'il dépasse
déjà, à lui tout seul, celui de toutes les autres grandes puissances
militaires réunies. Bush a continué dans la voie ainsi tracée avec
le National Missile Defence (NMD), le super-bombardier JSF et d'autres
programmes militaires.
Cette militarisation de l'économie poursuit deux objectifs. Premièrement,
puisqu'il y a défaillance de la consommation privée comme moteur de
l'économie, la remplacer par d'énormes programmes de commandes publiques
d'armements. Il faut savoir que le "complexe militaro-industriel",
comme on dit, ne se limite nullement aux seuls marchands de canons
au sens traditionnel, mais englobe également les multinationales "classiques":
Ford, General Motors, Motorola, les sociétés technologiques. Deuxièmement,
utiliser davantage encore la force militaire pour accaparer les richesses
de la planète. Au détriment certes des peuples du tiers monde, mais
aussi au détriment de ce que Washington appelle ses amis et qui sont
en réalité ses rivaux dans le partage du monde.
Le "bouclier anti-missiles" (NMD) en est l'exemple parfait.
D'abord, ce n'est pas un "bouclier", mais bien une arme
offensive. Elle permettra aux Etats-Unis d'attaquer tous les pays
qu'il leur plaira sans craindre de riposte. Ensuite, il garantit une
manne de bénéfices plantureux pour le complexe militaro-industriel.
Enfin, le NMD permet aux Etats-Unis, en relançant la course aux armements,
de creuser un écart plus grand encore et d'affaiblir leurs rivaux
militaires potentiels: Europe, Russie, Chine. Déjà, l'Union Européenne
a décidé d'emboîter le pas en créant une industrie militaire unifiée
et en augmentant les budgets en vue de l'Euro-Armée.
Objectif n° 5 : Briser la résistance du tiers monde et la lutte
anti-mondialisation
Partout, croît la résistance à la mondialisation impérialiste. Parmi
les peuples du tiers monde, mais aussi dans les pays riches.
Le tiers monde d'abord. Des pays très divers, mais qui ont en commun
de refuser de se mettre à genoux. Cuba défend son socialisme. L'Irak
résiste toujours, malgré dix ans d'embargo et de bombardements. Le
nouveau Congo tente de préserver son indépendance. Les Coréens, des
deux côtés, aspirent à la réunification et à la paix. Et des mouvements
révolutionnaires progressent à nouveau, inspirés par un projet de
société alternatif : Colombie, Népal, Inde, Philippines, Mexique.
Le Nord de l'Amérique latine inquiète particulièrement Washington
qui craint de voir s'y former un triangle progressiste : Colombie,
Venezuela, Equateur. Ce triangle sortirait Cuba de son isolement et
bouleverserait le rapport de forces dans tout le continent. Offrant
un appui et de nouvelles perspectives aux luttes populaires du Brésil
et d'Argentine.
Dans ce monde de guerres et de révoltes, l'Intifada a constitué un
facteur très important. Si l'Otan a réussi à infliger une défaite
aux Serbes, les Palestiniens ont montré, eux, qu'un peuple finit toujours
par se relever. Que les oppressions les plus fortes ou les trahisons
les plus pernicieuses ne peuvent venir à bout de l'esprit de résistance.
Là où il y a oppression, il y aura toujours résistance. La deuxième
Intifada a fortement renforcé la colère des masses arabes et musulmanes.
Dans les pays industrialisés, aussi, la résistance vient de connaître
un développement très important. Avec Seattle et Gênes, une nouvelle
génération s'est lancée dans la lutte. Jeune, combative, inventive.
Alors que la gauche traditionnelle et le mouvement ouvrier s'étaient
laissés endormir par les promesses d'un monde meilleur à condition
de ne pas combattre le système, voici le réveil. Un mouvement de masse : des jeunes surtout, implantés dans de nombreux pays et avec un début
de coordination, ne tolèrent plus l'injustice, le pillage du tiers
monde, la destruction de la planète, ils proclament "qu'un autre
monde est possible" et se battent pour le préparer tout de suite,
en inventant leurs propres modes de lutte.
La génération Internet. Une arme nouvelle et formidable qui permet
à des millions de jeunes de s'informer et d'informer en dehors des
médias dominants. "Don't hate the media. Be the media."
(Ne haïssez pas les médias. Soyez les médias), propose la nouvelle
agence Indymedia, qui fut à la pointe de cette info alternative à
Gênes et, à cause de son succès, la cible des matraques de Berlusconi.
Après IndyMedia Belgique, des sections se sont créées ou se préparent
dans les autres pays européens.
Grâce à Internet, les cyber-activistes ont réussi de spectaculaires
mobilisations internationales, mettant en difficulté la Banque Mondiale,
l'OMC et autres FMI, habitués à régler le sort des peuples hors la
présence de ceux-ci. Le huis clos a vécu. Le débat sur l'avenir de
la planète est devenuS global. Et quand on lit les documents de la
Banque mondiale ou des services policiers US, on mesure combien ils
craignent ce nouveau mouvement et son efficacité Internet.
Bien sûr, ce mouvement est très divers, ce qui en fait d'ailleurs
la richesse et l'ampleur. Bien sûr, les gouvernants occidentaux tentent
déjà de le récupérer en lui proposant, après les matraques, le "dialogue".
Tentant de les persuader qu'il ne faut pas dénoncer le système actuel
mais seulement lui ajouter quelques touches plus humaines et plus
participatives.
Et, bien sûr, ce mouvement aura à résoudre plusieurs questions délicates.
Comment réussir la jonction avec le mouvement ouvrier, avec ces luttes
actuelles des travailleurs, victimes un peu partout en Europe de la
même logique? Comment surmonter le barrage que posent encore des dirigeants
syndicaux généralement crispés à l'égard de ces jeunes et de toute
remise en cause trop sérieuse de l'Europe des multinationales? Comment
élargir le mouvement antimondialisation en un mouvement anti-guerre,
ce qu'ont déjà réussi les jeunes Grecs et les jeunes Italiens (150.000
manifestants anti-guerre en Italie en octobre 2001), mais qui prend
davantage de temps en France et dans d'autres pays européens? Enfin,
comment définir plus clairement cet "autre monde" auquel
ils aspirent, en tirant les leçons des sociétés socialistes, mais
de façon objective et sans se laisser impressionner par les bilans
déformés qu'on en dresse, non sans arrière-pensée?
L'avenir du mouvement dépendra des réponses à ces questions. Et de
celle-ci, tout d'abord : participer au système ou le contester radicalement?
Les chants de sirènes ne manquent pas. Face à la contestation et à
sa popularité, les dirigeants du capitalisme occidental ne cessent
de répéter qu'ils ont compris le message et vont en tenir compte.
Mais dans la réalité, c'est l'inverse qui se produit. Alors que la
privatisation tous azimuts et la destruction des protections étatiques
se sont avérées catastrophiques pour les pays du tiers monde, à chaque
négociation, les pays riches essaient d'imposer le même "remède"
qu'avant.
100 des 142 pays membres de l'OMC ont affirmé que les accords déjà
réalisés (commerce, propriété intellectuelle, services, etc) sont
déséquilibrés et favorables aux pays riches. Malgré cela, dirigeants
et médias occidentaux ne cessent de répéter qu'il faut poursuivre
dans la même direction et généraliser à d'autres matières. Que le
salut viendra de l'ouverture totale du marché.
En réalité, ce remède est un poison, explique Raoul Jennar, analyste
de l'ONG Oxfam : "Permettre aux investisseurs et en particulier
aux sociétés transnationales de se comporter partout comme bon leur
semble, mettre les entreprises nationales en concurrence avec les
firmes transationales, imposer aux pays du Sud des contraintes en
matière d'environnement alors que les gros pollueurs sont au Nord,
telles sont quelques uns des intentions de l'Union européenne. Le
colonialisme historique a trouvé de nouveaux instruments pour se perpétuer."
La nécessité de former un front international Mais, d'ores et déjà,
la naissance de ce mouvement antimondialisation est un événement d'une
importance historique, dépassant probablement celle de Mai 68. Aujourd'hui,
il devient possible de créer un front international contre l'injustice
et contre la guerre. Réunissant le Nord et le Sud, le combat du tiers
monde et celui des progressistes des pays riches.
Contre la guerre du Vietnam, un tel front avait permis de faire reculer
la plus puissante armée du monde et d'arrêter ses crimes. Aujourd'hui,
c'est plus nécessaire encore. Car trois tâches urgentes s'imposent
à la gauche mondiale et il faut absolument les entreprendre en unissant
toutes les forces :
1. Arrêter les nombreuses guerres en préparation.
2. Empêcher la criminalisation des mouvements de libération du tiers
monde.
3. Empêcher de même la criminalisation du mouvement antimondialisation
dans les pays du Nord.
Examinons brièvement ces trois menaces.
1. Une guerre "sans limites"
La guerre déclenchée en octobre 2001 sera très longue. Elle ne s'achèvera
pas avec un changement de pouvoir à Kaboul, ni même, s'ils y arrivent
durablement, par une occupation transformant l'Afghanistan en un protectorat
US ou international.
Peu après le 11 septembre, le vice-ministre US de l'Armée Wolfowitz
avait réclamé qu'on frappe non seulement l'Afghanistan, mais aussi
les "bases terroristes en Irak et dans la vallée de la Bekaa
au Liban". Parlant même de "terminer (sic) les Etats qui
soutiennent le terrorisme". La liste de ces Etats à 'terminer'
comprend l'Afghanistan, mais aussi l'Irak, le Soudan et même la Syrie
ou la Corée du Nord.
Plus tactique, le ministre des Affaires étrangères Colin Powell a
fait comprendre que les Etats-Unis n'arriveraient à rien en attaquant
de tous les côtés à la fois. Qu'il fallait construire un "front
contre le terrorisme" le plus large possible, essayant d'y inclure
les pays arabes, la Russie, voire la Chine. Powell pensait que ce
front serait rendu impossible par une attaque rapide contre l'Irak
(que soutiennent la majorité des Arabes). Les Européens se sont rangés
à la ligne Powell. Les pays - cibles seront donc attaqués un par un.
Combien de temps cela durera-t-il? Le vice-président US Cheney parle
d'une guerre "qui durera plus longtemps que nos vies". Le
chef d'état-major adjoint affirme que les Etats-Unis n'ont pas planifié
des opérations militaires d'une telle ampleur depuis la Seconde Guerre
mondiale.
Marketing oblige, les dirigeants des Etats-Unis avaient d'abord baptisé
leur guerre du beau nom de "Justice sans limites". Ils ont
dû très vite retirer le premier mot. Mais les deux autres sont parfaitement
adaptés : nous sommes entrés en effet dans une guerre sans limites.
La guerre globale.
Et c'est bien une guerre pour imposer la mondialisation. En 2000,
le président de la société française d'armements Aerospatiale avait
annoncé, à la recherche de commandes bien sûr : "Il faudrait
être aveugle pour ne pas voir les prémices d'une guerre froide étendue
à l'échelle de la planète. Il est clair que la mondialisation n'est
pas seulement celle de l'économie."
Guerre froide? Un euphémisme. Les victimes - qui sont au Sud, il est
vrai - ne la trouvent pas si froide. Et il y en aura de plus en plus.
Lorsqu'il déclencha les bombardements sur l'Irak en 1991, le père
Bush avait solennellement promis que cette "dernière guerre"
permettrait d'inaugurer un Nouvel ordre mondial de justice et de paix.
Depuis, il n'y a jamais eu autant de guerres : Bosnie, Somalie, Yougoslavie,
Macédoine, Caucase, Congo, Colombie, Afghanistan et d'autres. Et Bush
II fait tout pour accélérer encore ce rythme infernal.
2. La deuxième tâche du front international pour la paix, c'est
d'empêcher la criminalisation des mouvements de libération du tiers
monde.
L'Union Européenne a accepté l'exigence de Bush : tous les pays alliés
aux USA devront sur leur propre territoire dresser la liste des organisations
"terroristes", interdire tout soutien à ces organisations,
renforcer l'appareil policier et judiciaire par des mesures plus répressives
comme la détention préventive sans limites dans le temps.
Aujourd'hui, ces mesures concernent surtout les organisations intégristes.
Mais, au gré des priorités américaines, nous pouvons déjà affirmer
que demain le Front Populaire de Libération de la Palestine, le FARC
colombien ou la Nouvelle Armée Populaire des Philippines seront sur
la liste.
Le 13 novembre 2001, le gouvernement britannique a présenté un projet
dit "antiterroriste" qui contredit explicitement l'article
5 de la Convention européenne des Droits de l'Homme. Toute personne
non seulement accusée mais simplement soupçonnée d'activités terroristes
pourra être détenue pour une durée illimitée sans procès, ni inculpation.
Le même jour, Bush signait un ordre militaire permettant "le
jugement de terroristes présumés, de nationalité étrangère, par une
cour militaire spéciale et non des juridictions civiles." Les
sources de l'accusation pourront rester secrètes, les accusés ne disposeront
d'aucun recours et, comme l'écrit, le New York Times, "les droits
de la défense seront sévèrement limités."
D'un côté, les Etats-Unis s'opposent farouchement à la création de
tout tribunal international qui pourrait juger leurs crimes de guerre.
De l'autre côté, ils se préparent à juger eux-mêmes, dans l'arbitraire,
ceux qui osent tenter de libérer leurs peuples. Et qui seront évidemment
baptisés "terroristes" après une campagne de démonisation
médiatique.
3. Mais les attentats ont aussi fourni un prétexte idéal pour criminaliser
le mouvement antimondialisation.
Et même toute opposition politique ou populaire dans les pays occidentaux.
A Gênes, cela n'avait pas du tout marché. Les matraques de Berlusconi
n'avaient réussi, selon plusieurs sondages européens, qu'à rendre
le mouvement antimondialisation bien plus sympathique que le G-8 et
les organes dirigeants du capitalisme international.
A présent, les circonstances sont bien plus favorables. Et tout d'un
coup, l'Europe voit des terroristes partout. Le 21 septembre 2001,
le Conseil européen a décidé que tous les États mettraient immédiatement
et systématiquement leurs données sur le terrorisme à la disposition
d'Europol. Celui-ci pourra dorénavant effectuer des enquêtes sur tout
le territoire de l'Union et même y contraindre certains Etats.
Le mot terrorisme recevant une signification très large, nous allons
connaître bientôt une centralisation sans précédent de l'information
sur l'opposition politique dans l'Union européenne Et ces données,
que personne ne contrôle, devront transmises aux États-Unis.
Le 30 septembre, la Commission européenne a adopté une proposition
de "lutte contre le terrorisme". Sa définition montre qu'elle
voit bien plus loin que les attentats perpétrés aux USA : "Les
actions terroristes minent les lois et règlements et les principes
fondamentaux sur lesquels reposent les traditions constitutionnelles
et la démocratie des États membres de l'Union. Elles sont commises
contre un ou plusieurs États, leurs institutions ou leur population
dans l'intention de les intimider et de modifier ou de détruire les
structures politiques, économiques et sociales de ces pays."
Parle-t-on ici seulement de meurtres, kidnappings ou utilisation d'armes?
Non. Deviennent aussi actes terroristes, s'ils sont commis pour un
des buts ci-dessus : "la prise de possession ou la destruction
de propriétés d'État, de moyens de transport public, de lieux publics
ou le blocage de besoins de base comme l'électricité ou la mise en
danger de personnes, de biens, d'animaux ou de l'environnement".
L'Union européenne admet elle-même que la violence de rue à caractère
politique tombe sous le coup de sa définition.
José Bové pourra donc être étiqueté "terroriste". Comme
tout militant syndical ou antimondialisation en Europe s'il recourt
à une des formes traditionnelles d'action de rue. En fait, cette définition
du crime politique vise un large éventail d'oppositions au capitalisme.
La mobilisation par Internet du mouvement est également entravée :
Les "attaques par le moyen de systèmes informatiques" constituent
aussi un délit terroriste s'ils tombent sous le concept politique
de terrorisme esquissé ci-dessus. Les multinationales européennes
sont-elles une force de paix? Avant de conclure, il faut encore examiner
une question souvent posée dans les débats : l'Europe ne serait-elle
pas plus sage et moins guerrière que le cow boy US? Ne faudrait-il
pas soutenir l'Euro-Armée pour lui faire accomplir des "missions
de paix"? Le Figaro a-t-il raison d'écrire que "les Quinze
divergent sensiblement des Américains dans leur rapport au monde.
Washington tend à gérer la planète de façon technico-militaire, les
Européens essayent de développer une approche globale de la sécurité
où le militaire n'est qu'un moyen parmi d'autres de la gestion politique
des conflits."?
En réalité, ces deux lignes tactiques existent aussi aux Etats-Unis,
nous l'avons vu. Mais leurs buts sont les mêmes, et c'est pourquoi
les dirigeants européens n'ont aucunement démasqué les véritables
objectifs fondamentaux de Bush contre le tiers monde. Chris Patten,
commissaire européen aux Affaires étrangères, se montrant entièrement
d'accord avec la stratégie Powell, a demandé un "leadership extrême
pour contraindre la communauté internationale à s'impliquer très fortement
dans ce combat... Il faudra 'convaincre' les pays réticents"
En gros, l'Union européenne s'est alignée derrière le leadership US.
Dès le 12 septembre, elle acceptait d'ailleurs de se référer à l'article
5 du Traité de l'Otan qui oblige à soutenir militairement les Etats-Unis.
Pour autant, tout est-il rose dans ce ménage? Au moment de lancer
les bombardements contre l'Afghanistan, George Bush a associé les
fidèles "amis britanniques", a prévenu Chirac et Schröder,
mais pas le président en exercice de l'Union européenne, le Belge
Verhofstadt. Celui-ci n'a pas pour autant hésité à "accorder
son entière solidarité aux Etats-Unis et à tous les autres pays engagés.
Mais il a été montré clairement que ni les petits pays de l'Otan,
ni l'Union européenne ne sont des partenaires fiables aux yeux de
Washington qui tente de la diviser.
Depuis le début de la crise, l'U. E. donnait l'impression de mener
une politique plus "raisonnable" que les faucons américains.
Notamment en la personne du ministre belge des Affaires étrangères
Louis Michel, qui disait peu après les attentats : "Nous ne sommes
pas en guerre."
USA et U.E. sont-ils donc à la fois unis et divisés? Oui. Les gouvernements
US et européens restent unis dans leur volonté de faire porter le
poids de la crise par les peuples du tiers monde: bas prix pour les
matières premières, destruction des productions locales et des services
à la population afin de favoriser la pénétration des multinationales,
chantage d'une dette injuste. USA et U. E. sont également unis pour
combattre les forces progressistes qui contestent cette "liberté"
des multinationales.
Mais derrière cette façade d'unité, la crise des débouchés les oblige
à mener une bataille sournoise pour rafler les meilleurs marchés dans
l'intérêt de leurs propres multinationales. Et c'est là que l'Europe
entend jouer la carte de sa "modération" apparente.
Depuis quelques années, la colère et la révolte se focalisent sur
les dirigeants américains. L'occupation israélienne a coûté la vie
à des dizaines de milliers de Palestiniens. Chaque Arabe sait que
sans les milliards de dollars versés chaque année à Israël, sans le
torpillage par Washington des résolutions votées à l'ONU en faveur
des Palestiniens, le problème serait résolu depuis longtemps.
L'Union Européenne voit dans cette situation une chance de se présenter
comme une alternative à l'impérialisme américain. Elle prononce quelques
paroles en faveur de l'application des accords d'Oslo, se présente
comme le défenseur des Palestiniens tandis que les multinationales
européennes se bousculent pour rafler les commandes lors de la reconstruction
de l'Irak.
En profilant l'Europe comme la force qui freine le faucon américain,
on espère gagner la confiance des régimes qui se détournent de Washington.
Au fond, c'est du marketing politique au profit de Mercedes, Siemens
et autres TotalFinaS En attendant l'Euro-armée.
Sur le long terme, cette nouvelle guerre annonce donc une aggravation
de la rivalité entre USA et Europe. D'un côté, les stratèges américains
y voient l'occasion de reprendre la direction du monde capitaliste.
Selon Zoellick, ministre du commerce US, "la riposte doit faire
avancer le rôle dirigeant des Etats-Unis sur les fronts politique,
militaire et économique". De l'autre côté, de nombreux dirigeants
européens y voient une opportunité de modifier le rapport de force
à leur avantage. Bref, dans le ménage, les coups fourrés devraient
augmenter.
Le problème de l'Union européenne, c'est qu'elle ne dispose pas encore
des moyens militaires de ses ambitions. Et que les Etats-Unis font
tout pour l'en empêcher. Depuis longtemps.
En 1992, Wolfowitz, qui n'était alors qu'un conseiller du Pentagone,
avait appelé à "tout faire pour empêcher l'émergence d'un système
de sécurité exclusivement européen" L'Europe se lançant quand
même sur cette voie, son collègue Scowcroft avait écrit au chancelier
allemand Kohl pour critiquer son "ingratitude en dépit du soutien
US à la réunification" Et le président Bush lui-même avait adressé
une menace en termes subtils mais clairs: "Notre point de départ
est que le rôle américain dans la défense et les affaires de l'Europe
ne sera pas rendu superflu par l'Union européenne. Si ce point de
départ est faux, si, mes chers amis, votre but ultime est d'assurer
vous-mêmes votre défense, alors le moment de le dire, c'est aujourd'hui."
Depuis dix ans, à travers toutes les guerres dites "humanitaires"
Washington continue à saboter l'émergence d'une force militaire européenne
autonome, indépendante de l'Otan. Mais après chaque guerre, les Européens
prennent des mesures. Il était prévu qu'en 2003, l'Euro-Armée disposerait
de ses soixante mille hommes. Mais, après le 11 septembre, les ministres
de l'U.E. ont décidé d'accélérer cette mise en place. Appelant à un
effort financier en matière de budgets militaires. Le social paiera.
La mission de Javier Solana, c'est d'unifier les armées européennes
ainsi que l'industrie de l'armement (sous la direction de l'Allemand
Dasa et du français Matra). Et pour renforcer cette industrie, d'imposer
de grosses commandes de matériel unifié.
L'Allemagne entend diriger cette Euro-Armée. Et, à chaque conflit,
elle avance ses pions un peu plus pour se faire accepter comme puissance
militaire. Le chancelier Schröder a déclaré : "Le temps où l'Allemagne
ne pouvait contribuer que financièrement aux campagnes militaires
internationales est définitivement révolu. Le statut de l'Allemagne
en tant que grande puissance économique l'oblige à prendre également
des risques militaires. Un pays ne compte réellement sur le plan international
que s'il est également préparé à faire la guerre"
L' U.E. n'est donc pas une force de paix, comme elle aime à se présenter,
mais veut seulement devenir "calife à la place du calife".
C'est-à-dire superpuissance dominante. Lutter pour la paix signifie
donc s'opposer à la participation européenne à la guerre en Asie Centrale
et ailleurs. Et lutter contre l'augmentation des dépenses militaires
européennes, contre l'Euro-armée, contre l'Euro-chauvinisme. Quel
avenir? Pour le mouvement de la paix, l'heure est plus que jamais
à la mobilisation. D'abord, parce que la guerre n'est pas terminée
en Afghanistan. Il est plus facile à une puissance étrangère d'entrer
dans ce pays que d'en sortir. Et remettre au pouvoir des milices qu'on
avait aidé à renverser et qui sont aussi criminelles que les talibans,
c'est tout sauf une solution. Tout groupe qui y sera placé au pouvoir
apparaîtra comme traître à la solde des étrangers.
Même s'ils se partagent autrement les diverses vallées, les divers
pillages et les divers trafics, ces "seigneurs de guerre"
ne sauraient constituer une solution d'avenir. Ni apporter le bien-être
et la paix au peuple afghan. Principalement, parce qu'ils ne vivent
que d'être les agents, les relais des intérêts des puissances étrangères,
Etats-Unis en tête. Ceux-ci ont aidé les talibans et autres milices
intégristes à massacrer toute opposition progressiste dont la guérilla
maoïste qui se battait contre l'URSS.
En fait, on ne le dira jamais assez, les Etats-Unis ne sont pas la
solution, ils sont le problème. Ce sont eux qui ont plongé le peuple
afghan dans le malheur depuis plus de vingt ans et leurs intérêts
n'ont pas changé. Seulement leurs tactiques.
La deuxième raison de mobiliser plus intensément encore, c'est que
l'attaque contre l'Afghanistan n'est que la première d'une série de
guerres intéressées contre de nombreux pays. On a commencé par les
moins populaires, les talibans, mais on ne va pas s'arrêter là.
Le mouvement anti-guerre a aussi des motifs d'espérer. Dans chaque
débat auquel nous participons, un constat nous frappe : de plus en
plus de gens sont bien ont pris conscience qu'il ne s'agit pas de
guerres humanitaires, seulement de guerres d'intérêts. On le voit
certes plus clairement au sujet des Etats-Unis que de l'Europe, mais
c'est un bon début.
La volonté de faire quelque chose est aussi bien plus grande, en comparaison
avec le fatalisme qui a dominé pendant de longues années. Mais on
ne voit pas bien encore comment agir. D'où la grande responsabilité
du mouvement pour la paix.
S'organiser à une échelle européenne et mondiale. Ne pas perdre son
temps à essayer de convaincre des décideurs qui savent très bien ce
qu'ils font, mais plutôt s'adresser à la base, à la masse des gens.
Et les toucher par un langage simple et concret, liant la guerre à
leurs préoccupations quotidiennes. Trouver les formes d'action concrètes
qui permettront d'élargir la mobilisation. Joindre l'enthousiasme
des jeunes à la transmission de l'expérience des générations précédentes.
Utiliser mieux encore les possibilités d'Internet et de la contre-information.
Défendre le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, leur souveraineté
face aux ingérences néocoloniales, même si elles sont habillées, comme
toujours, de prétextes humanitaires. Aider concrètement à développer
la coopération entre les peuples pour échapper à ce système étouffant
dominé par les multinationales. Mener sérieusement le débat sur une
société alternative. Dissoudre l'Otan, armée de la mondialisation,
sans lui chercher des ersatz comme l'armée européenne. Combattre au
contraire la militarisation de l'économie et lutter pour que celle-ci
soit au service des gens.
Résoudre ces problèmes est la responsabilité de
chacun d'entre nous
Sources
http://www.cybernaute.com/earthconcert2000/NouvelOrdreMon.htm
Ce texte fait partie d'un livre collectif à paraître bientôt : L'Empire
en guerre - Le monde après le 11 septembre,
Coédition Temps des Cerises - EPO, Paris - Bruxelles. Info: le-temps-des-cerises@wanadoo.fr
ou editions@epo.be
Infos sur l'édition en espagnol: hiru@clientes.euskaltel.es
Infos sur l'édition russe : pierro@online.ru
D'autres langues sont envisagées. Les propositions peuvent être adressées
à l'auteur. Les commentaires sur ce texte, les critiques ou les propositions
peuvent être adressées via l'éditeur ou : michel.collon@skynet.be
Site : RESEAU ARC-EN-CIEL DE LA TERRE
http://www.cybernaute.com/earthconcert2000
e.mail : globalvisionary@cybernaute.com