LA PASSION D'ARAFAT
Par Gilad Atzmon (14 novembre 2004)
[Traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier]
Durant les dix dernières journées de sa vie, le monde
entier retint son souffle, assistant à ce qui semblait une
bataille interminable entre un géant combattant de la liberté
et l'ange de la mort. Beaucoup d'entre nous suivaient les informations
avec soin ; beaucoup priaient pour la guérison du président.
Apparemment, pas tout le monde : nous avons eu aussi l'opportunité
de voir certains ministres israéliens nécrophiles ne
pas rater l'occasion d'en rater une : pour eux, ce fut l'occasion
de s'amuser avec la fatalité : une occasion à ne pas
gâcher. Ils ont tenté de nous convaincre, une dernière
fois, qu'Arafat était un terroriste ; que l'idée qu'il
soit enterré à Jérusalem, au milieu des "
Rois juifs " était inconcevable. Ces dirigeants israéliens
ont tenu à nous dire que ce grand homme était un "
ennemi de la paix ". Mais il semble que leur perversité
n'ait pas réussi à s'imposer.
A force, aujourd'hui, le monde est habitué aux politiciens
israéliens et à leur manque total de manières,
pour ne pas parler de leur manque de toute empathie. Et néanmoins,
des ministres juifs et les médias israéliens ont eu
la déconvenue de constater qu'une fois encore, le sadisme juif
a été vaincu. A tout le moins, on a constaté
qu'il était contre-productif. Avec une couverture médiatique
mondiale, sur tous les réseaux télévisés,
Arafat a été enterré aujourd'hui, en dirigeant
admiré d'envergure mondiale. Arafat est sans doute le dernier
" meneur de peuple " populaire. C'était un homme
du peuple, qui n'était jamais devenu une marionnette américaine
ni même un bureaucrate autocratique.
Trois années durant, le vieil homme vécut encerclé
dans son QG bombardé et sa vie fut gravement menacée
à de multiples reprises ; la Muqâta'ah, ce bâtiment
où il passa la dernière année de sa vie, était
à moitié démolie et elle menaçait de s'écrouler
tout à fait, depuis plus de deux ans. Malgré son grand
âge, sans électricité, sans eau potable, en dépit
de l'humiliation quotidienne infligée par ceux qui colonisaient
son pays, l'homme ne se rendit jamais. Et néanmoins, les Israéliens
n'ont jamais cessé : s'ils cessaient de le bombarder, c'est
qu'ils voulaient le chasser. Mais l'homme ne capitula jamais. Offrant
à son peuple le modèle exemplaire d'une dignité
souveraine, il l'encouragea à résister. Ce qu'il fit.
Ce fut un choc, de se rendre compte que les politiciens et les médias
israéliens ont été assez fous pour rudoyer le
vieillard agonisant. Comment peut-on être à ce point
dépourvu du sentiment le plus basique d'humanité ? Les
vieux sionistes travaillistes furent aussi sadiques que leurs successeurs
de droite. Mais au moins firent-ils tout leur possible afin de dissimuler
leurs réels motifs. Au moins ont-ils toujours prétendu
être des amoureux de la paix. Il s'avère que les Israéliens
aujourd'hui au pouvoir sont beaucoup plus nature. Très semblables
à leurs ancêtres des temps bibliques, ils ont opté
pour l'attitude la plus vulgairement populiste : ils ont offert à
leur populace le message de vengeance le plus sanguinaire qui se puisse
imaginer. L'identité israélienne est obsédée
par la recherche de la notion de la revanche extrême. La sensation
de s'abattre sur leurs ennemis sans défense comme une tonne
de briques les remplit d'aise. Cette philosophie plutôt étrange
a mûri, fournissant la stratégie militaire et politique
israélienne officielle. Le gouvernement israélien élu
n'est là que pour fournir aux Israéliens le sang palestinien
qu'ils réclament. Le gouvernement israélien a fort peu
de victoires à son actif sur un quelconque autre front, qu'il
s'agisse de l'économie, de la sécurité sociale
et singulièrement de la sécurité personnelle.
Ils se spécialisent dans la fourniture à l'opinion publique
israélienne d'un taux de mortalité palestinien particulièrement
élevé. En termes tactiques, ils qualifient cela de "
puissance de dissuasion ". Mais, dans la pratique, une définition
plus appropriée serait la soif de sang pure et simple.
A l'instar de leurs ancêtres bibliques, les Israéliens
aiment voir leur ennemi battu à mort, qu'il s'agisse d'un vieil
Arafat agonisant, ou d'une famille anéantie par les tirs d'un
tank à Gaza. Aussi terrible cela paraisse, la douleur des autres
emplit les Israéliens de joie. C'est la seule explication possible
aux activités meurtrières déployées par
l'armée israélienne dans les territoires occupés.
C'est la seule explication plausible pour leur rudoiement d'Arafat
agonisant, alors même qu'il était évident qu'il
n'en avait plus pour très longtemps. Le concept de compassion
leur est totalement étranger.
Il apparaît désormais clairement que l'émancipation
du peuple juif, qui conduisit à la naissance du sionisme et
à son aboutissement - un Etat raciste, colonialiste et nationaliste
- évolue aujourd'hui, sous nos yeux, vers son dernier avatar : une manifestation de sadisme. Israël est compromis dans la
rudoiement quotidien du peuple palestinien. Quand le rudoiement devient
ennuyeux, ils passent aux tueries ; quand les tueries ne les distraient
plus, ils humilient Arafat mourant. Les Israéliens jouissent
de leur pouvoir démesuré. Le jour venu, cela les amusera
sans doute beaucoup de menacer toute la région avec leur colossal
pouvoir de destruction nucléaire.
Dès lors, il n'est pas totalement surprenant que le monde occidental,
et en particulier les Européens, tiquent un peu devant la dernière
en date des manifestations du sionisme. Devant les événements
en cours, ils ressentent une sensation de déjà-vu. Pour
les Occidentaux, la passion d'Arafat et le chemin de croix du peuple
palestinien n'ont rien d'une révélation : il s'agit
tout juste d'une répétition. Une répétition
de la naissance de l'ensemble de l'ethos occidental, un ethos fondé
sur la condamnation du sadisme et l'adhésion à l'empathie.
Israël suit le chemin inverse : il est l'incarnation narcissique
de toute l'inhumanité concevable. Il est la célébration
de la cruauté.
L'Histoire nous enseigne que lorsque le narcissisme sadique révèle
son visage, on peut prévoir la fin. Les jours d'Israël
sont comptés. Le jour où les sionistes se massacreront
entre eux n'est plus très loin.
Point d'info Palestine N°247