Intervention de Noël Mamère
Colloque de la Ligue des Droits de l’Homme
Assemblée nationale - 9 avril 2005
Mesdames, Messieurs, chers amis.
La réponse au sujet que mes amis de
la Ligue des droits de l’homme m’ont
demandé de traiter : le rôle de la France
dans l’installation et le maintien de
la dictature togolaise ” est d’une simplicité
biblique. La France depuis le 13 janvier
1963 n’a cessé de soutenir militairement,
politiquement , économiquement, financièrement
par tous les moyens disponibles la dictature
togolaise et depuis le 13 janvier 1967,
le régime, le clan, la famille Eyadéma.
Aujourd’hui comme hier, les Présidents
de la république, de droite ou de gauche,
les gouvernements de la République de
droite comme de gauche ont maintenu
à bout de bras le régime togolais.
Le 12 janvier 1963, l’ambassadeur Henri
Mazoyer a fait connaître aux putchistes
dirigés alors par le jeune sergent Eyadema
le lieu, -l’ambassade américaine- où
s’était réfugié Sylvanus Olympio. Ce
même ambassadeur qui avait fait pression
pour que le commandant Georges Maitrier,
chef de la gendarmerie nationale, dont
le contrat arrivait à terme en 1962,
puisse le prolonger dans le cadre de
la coopération militaire franco-togolaise.
C’est Georges Maitrier qui conçut et
organisa le coup d’Etat de 1963 avec
le soutien directe de l’ambassade, des
services et de l’Elysée qui détestaient
l’indépendance d’esprit de Sylvanus
Olympio. Maitrier et Mazoyer n’étaient
pas là par hasard. Ils avaient été mis
en place par Jacques Foccard, le fondateur
des réseaux de la Françafrique. La fin
de la guerre d’Algérie et les milliers
de soldats démobilisés ayant permis
la création d’un vivier permettant à
des militaires comme Eyadema ou Maitrier
de se reconvertir. Le néo-colonialisme
n’est pas une invention d’intellectuels
de gauche. C’est l’héritage direct d’indépendances
qui ne furent pas menées à terme. Et
quand des responsables politiques comme
Lumumba, Sankara, Olympio voulurent
conduire leur pays à une véritable indépendance,
la réponse fut l’assassinat politique
télécommandé depuis Paris… L’objectif
des réseaux de la Françafrique a toujours
été le même : faire du Togo, un protectorat.
Si le Togo n’a pas de pétrole, il a
des phosphates et le réseau opaque des
sociétés écrans lié à cette exploitation
a permis au clan Eyadema de s’enrichir
sur le dos du peuple togolais mais aussi
de fournir des subsides à des proches
ou à des hommes politiques en France
qui ont soutenu, encouragé et cautionné
la dictature. De fait, Eyadéma a vendu
son pays à tous, pour son unique profit,
celui de son clan et de ses amis français.
Mais le Togo ne lui appartient pas,
ni à lui, ni à sa famille, ni à l’armée.
Le Togo appartient aux citoyens togolais
Je disais que ce régime corrompu, autoritaire
et sans droit a été soutenu par tous
les régimes. Le 13 janvier 1983, 20
ans après l’assassinat de Sylvanus Olympio,
François Mitterrand accepta l’invitation
d’Eyadéma et de fait reconnut la légitimité
de la politique conduite depuis le meurtre
fondateur d’Olympio. On connaît le rôle
de Jean Christophe Mitterrand auprès
des amis africains de l’Elysée dont
Eyadéma. Mais c’est aussi un homme comme
Michel Rocard qui en tant que député
européen reconnut la légalité des élections
de 2002 pourtant dénoncées comme totalement
truquées par la communauté internationale.
De même Fodé Sylla, député européen
du groupe communiste a défendu ce régime.
Il en a été d’ailleurs récompensé par
Jacques Chirac qui l’a fait nommer au
Conseil économique et social en 2004.
Mais bien évidemment c’est la droite
française qui remporte la palme d’or
au festival des hypocrites et des soutiens
à la dictature. Il y a bien sur le fameux
Charles Debbasch, celui qui écrit les
constitutions et les lois à la chaîne.
Ce juriste qui en France est poursuivi
par la justice pour affaires douteuses
travaille au rendement pour légitimer
le régime Eyadéma. Il y a son compère
l’avocat jacques Vergès. Il y a Pierre
Mazeaud. Il y a bien sûr Charles Pasqua,
dont l’association demain la France
fut financée à hauteur de près de 5
millions de francs. Mais il y a aussi
jacques Chirac qui au lendemain de la
mort du dictateur déclarait que celui-ci
était à la fois un ami personnel et
un ami de la France. Et de fait si un
quarteron de militaires togolais a mis
au pouvoir Faure, le fils du dictateur,
le metteur en scène et le scénariste
du mauvais feuilleton que vit le Togo
depuis le 7 février s’appelle Jacques
Chirac.. Dans un premier temps on désigne
le fils du dictateur comme Président
élu jusqu’à 2008, puis on accepte d’organiser
des élections, puis on présente Faure
uniquement comme un simple candidat
parmi d’autres, respectueux des institutions
et de la légalité démocratique. A chaque
fois le but est le même : endormir la
vigilance de la communauté internationale,
empêcher l’organisations d’élections
libres et transparentes, faire silence
sur la continuité du régime, isoler
l’opposition démocratique. Dans toutes
ces différentes phases, le rôle de la
France a été déterminant. Chirac a voulu
que l’Union Européenne qui avait boycotté
le régime en 1993 n’intervienne pas
dans le domaine réservé du président
de la République. La France avait été
le seul pays à l’époque à s’opposer
à des sanctions plus lourdes de la part
de l’Union européenne. Celui qui organise
sur le terrain togolais la mise en scène
du scénario conçu à Paris est le lieutenant
- colonel Benoît, responsable de la
DGSE à l’ambassade de France à Lomé.
Il était déjà en poste dans les années
60 au moment de l’assassinat de Sylvanus
Olympio.
Il y a donc un fil rouge de la politique
française au Togo depuis 42 ans. C’est
pourquoi les démocrates africains et
français doivent faire d’ici le 24 avril
une campagne pour dénoncer concrètement
les liens qui unissent la dictature
togolaise la France. Car ce n’est pas
du Togo dont on parle, mais du Tchad,
de Djibouti, des deux Congo du Gabon,
de la République Centrafricaine, de
la Mauritanie… Contrairement à ce qui
est dit, la France n’hésite pas entre
l’indifférence et l’ingérence en Afrique
; elle est indifférente aux aspirations
des peuples au développement et à la
liberté. Elle s’ingère dans les affaires
qui peuvent encore lui rapporter. Le
Togo en est un symbole éclatant. Elle
y est toujours liée par un accord de
défense signé le 10 juillet 1963 et
par des accords de coopération technique
et militaire signés le 29 mars 1976.
Ses militaires forment depuis des décennies
ceux qui répriment actuellement les
manifestations du peuple togolais. Les
armes qui tuent et blessent les manifestants
à Lomé sont des armes et des balles
françaises tirées par des soldats et
des gendarmes formés par l’armée française
en vertu de ces accords de coopération.
Les Verts ne s’intéressent pas à la
politique africaine et au Togo le temps
d’une campagne. Ils s’y intéressent
depuis toujours. Le premier candidat
écologiste à la Présidence de la République
René Dumont a été l’un des premiers
a montré comment l’accumulation des
facteurs négatifs en matière de politique
économique, démographique, agricole
entravaient le développement de l’Afrique.
Dés 1962, c’est- à dire dés l’accession
du dictateur Eyadema au pouvoir, il
s’écriait « l’Afrique noire est mal
partie ». Il montrait aussi comment
la démocratie et le développement étaient
indissociables alors que les dictatures
s’épanouissaient sur l’ensemble du continent.
Il nous appelait chacun à notre poste
de nous dépêcher de remplir toutes les
conditions qui faciliteraient le décollage
de l’Afrique car, ajoutait-il, nous
y avons le plus strict intérêt en tant
que nations riches. 43 années plus tard,
ces pronostics s’avèrent plus que jamais
crédibles au Togo comme à Djibouti ou
28 ans après la première élection, le
dictateur a été réélu hier alors qu’il
était le seul candidat en lice. Ce que
nous faisons c’est une lecture politique
de la stratégie française en Afrique
subsaharienne et nous disons qu’elle
continue à être marquée par la domination
de l’Elysée et de l’Etat-major qui influencent
par l’intermédiaire de réseaux occultes
ce qu’il est convenu d’appeler la «
Françafrique ». Or cette Françafrique
continue à s’employer à saboter tous
les efforts de renouveau. Cette “Françafrique”
a empêché la constitution de la Commission
d’enquête du Parlement sur le Rwanda.
Cette Françafrique s’agite derrière
le soutien de Sassou N’guesso et a entraîné
des milliers de morts au Congo Brazzaville;
cette Françafrique permet le soutien
aux dictatures pour permettre à ces
entreprises, Total, Bolloré, Cogéma,
Bouygues, à son industrie de l’armement
de garder ses positions face notamment
à ses concurrents américains ou européens.
Et nous, écologistes français, nous
avons le devoir par rapport à l’Afrique,
par rapport aux peuples africains mais
aussi par rapport à notre propre peuple
d’être les premiers à dénoncer les conséquences
de cette politique menée par ces réseaux.
Il y a trop de liens entre notre pays
et le continent africain, trop de passions,
trop d’histoire. L’idée que l’on entend
traîner ici ou là que nous devrions
nous débarrasser du soit disant fardeau
africain parce qu’il n’est pas rentable,
que nous devrions tirer un trait sur
les rapports franco-africains, est une
idée erronée. Oui, nous ne voulons plus
d’ingérence de l’armée et de l’Elysée
dans les affaires africaines. Mais nous
ne voulons pas non plus que l’ingérence
soit remplacée par l’indifférence, la
connivence par la banalisation des rapports
franco-africains. Ce lâchage programmé
en fin de compte ne servirait qu’à mettre
l’Afrique sous la coupe réglée des entreprises
multinationales. Nous pensons qu’entre
la politique de Foccard et la loi d’airain
de l’OMC, il y a place pour des rapports
eurafricains qui tiennent compte des
peuples et du développement durable
des pays du Sud. Ni la France, ni l’Europe
ne peuvent envisager de tourner le dos
à leur partenaire naturel du Sud. L’Afrique
ne serait pas ce qu’elle est aujourd’hui
si nous français comme d’autres européens
allemands, belges, portugais ou anglais
n’y avions pas pillé impunément les
ressources humaines et les matières
premières, d’abord avec l’esclavage
que l’Assemblée nationale a condamné
ici même comme un crime contre l‘humanité,
ensuite avec le colonialisme, enfin
avec le néocolonialisme qui sous l’égide
de Monsieur Foccard a exercé sa domination
durant trois décennies.
Les discours lénifiants sur la coopération
entre la France et l’Afrique n’ont pas
de sens si nous ne les remettons pas
dans ce contexte historique. Le néo-colonialisme
n’est pas une invention c’est une réalité
d’aujourd’hui :
- Non, il n’y a pas de coopération possible
sans démantèlement des réseaux de la
Françafrique, sans démantèlement des
dictatures clefs de la région et notamment
de celle du Togo ;
- Non, il n’y a pas de coopération sans
contrôle démocratique par le Parlement
et la société civile de la diplomatie
française ;
- Non, il n’y a pas de coopération sans
soutien explicite aux processus démocratiques
et coopération avec les partis démocratiques
et progressistes; c’est pourquoi nous
demandons le contrôle des scrutins (
bulletin unique, contrôle et révision
des listes électorales, établissement
des cartes d’électeurs, renforcement
des médias locaux en langues locales
et répartition du temps de parole…)
; ce sont toutes ces conditions qui,
notons-le, n’existent pas aujourd’hui
au Togo où des milliers de personnes
ont manifesté encore hier pour simplement
obtenir le droit de recevoir leur carte
d’électeur ;
- Non, il n’y pas de pas de coopération
sans une redéfinition des bases de la
politique de l’immigration : c’est pourquoi
nous demandons la régularisation des
sans-papiers, la libéralisation de la
politique des visas, la liberté de circulation
;
- Non il n’y a pas de coopération sans
contrôle des conséquences de la mondialisation
néo-libérale en Afrique: c’est pourquoi
nous demandons la levée du secret bancaire
; l’ annulation de la dette ; la fin
des paradis fiscaux, l’enquête sur les
réseaux financiers et leurs implications
politiques en France ;
- Non, il n’y a pas de coopération sans
mémoire ni droit de réparation. C’est
pourquoi nous demandons la création
d’une commission d’enquête sur le Rwanda
et d’une commission d’enquête sur la
responsabilité de la France dans les
crimes politiques (Sankara, N’Gouabi,
Félix Moumia, Sylvénus Olympio..) ;
La conclusion politique d’un tel colloque
est un exercice difficile surtout dans
un contexte marqué par la dégradation
de la situation dans l’Afrique subsaharienne,
par la montée des tensions ethniques
dans de nombreux pays dont la côte d’ivoire
est le plus grave des exemples, par
le dévoiement des processus démocratiques,
par le développement des inégalités.
C’est ce contexte et les responsabilités
que la France y a eu et y tient bien
souvent encore qui explique la dégradation
du rayonnement de la France en Afrique.
La France à tort ou à raison est considérée
comme l’héritière de la Déclaration
des Droits de l’homme, de la Révolution
de 89 et dans le même temps, nous méprisons
ceux qui sont attirés par cette République
des Lumières. La hache de Saint- Bernard,
les expulsions de sans-papiers bâillonnés
et enchaînés, les centres de rétention,
la caution d’élections truquées, l’envoi
de matériel militaire, le manque de
transparence, tout cela ne peut pas
être mis au compte des profits et pertes.
Nous devons nous rappeler le discours
inaugural de Sylvanus Olympio : l’idée
de l’Unité africaine a fait du chemin.
Pour des raisons peut – être faciles
à comprendre, les puissances administrantes
et européennes de l’Afrique occidentale
ont peu fait dans le passé pour promouvoir
une politique de coopération entre les
différents territoires. La responsabilité
de cette tâche audacieuse doit désormais
incomber aux Africains eux-mêmes . Vive
le Togo indépendant ”. Voilà pourquoi
Sylvanus a été assassiné. Voilà pourquoi
son fils Gilchrist Olympio ne peut pas
se présenter aux suffrages Voilà pourquoi
la France de Chirac a installé et maintenu
cette dictature pendant 42 ans et fait
tout pour qu’une monarchie héréditaire
continue à gérer les intérêts de la
Françafrique. je ne me mettrais pas
à la place de l’opposition togolaise
pour savoir qu ‘elle est la bonne stratégie
, le boycott ou la participation au
scrutin du 24 avril. Ce qu’elle doit
d’abord faire c’est avant tout conserver
son unité. Mon rôle à moi comme à celui
de mes collègues députés, le rôle des
Verts comme de tous les démocrates en
France c’est de mettre fin à ce scandale
des rapports entre la France et le Togo
qui n’est pas une affaire interne au
Togo ou à l’Afrique mais qui est un
bien un scandale de la République, une
affaire française de plus que nous devons
dénoncer ici si nous voulons être digne
de cette maison, l’Assemblée nationale
qui est né de la lutte contre les tyrans.
La liberté, l’égalité, la fraternité
ce n’est pas seulement valable pour
la France ou les européens , c’est une
aspirations de tous les peuples, de
tous les africains, de tous les togolais.
Nous sommes tous des togolais.
Je vous remercie.
Noël Mamère