La guerre économique
Je me souviens qu'il y a longtemps déjà
un haut fonctionnaire m'avait proposé d'éditer un manuscrit dans lequel
il divisait les Français en trois catégories : citoyen local, national
et mondial. C'est dans cette dernière qu'il rangeait l'élite, seule
habilitée à diriger les affaires de l'État. Je refusai le manuscrit,
mais je conviens aujourd'hui que ce technocrate avait du flair : le
citoyen mondial se manifeste ouvertement aujourd'hui, on l'entend
proclamer qu'être français fait vieux jeu et qu'il faut être au moins
européen sinon cosmopolite comme le disait, L'an dernier, à la télévision,
une polytechnicienne commentant la devise de l'École : La patrie,
la science et la gloire. "La Science, disait?elle, ça m'intéresse,.
la gloire aussi, mais la patrie ça ne m'intéresse pas".
Une telle prétention choque ceux qui savent d'expérience le prix que
chacun doit payer pour l'asservissement de sa nation. Alors il n'existe
plus de citoyen, il n'y a que des esclaves. Les jeunes gens qui comparent
l'interdiction de 1'immigration clandestine aux lois racistes des
nazis, ignorent évidemment tout de ce passé où des démagogues puisent
des comparaisons infamantes. Être du côté des étrangers, ça fait bien,
ça fait courageux. Ces ennemis de Le Pen sont en réalité ses meilleurs
agents électoraux, car le peuple français a compris que le seuil était
atteint, au?delà duquel il deviendrait impossible d'intégrer les immigrés
et d'en faire, s'ils le désirent, des Français. Mais combien parmi
ces intellectuels, artistes et universitaires, combien font du soutien
scolaire aux enfants d'immigrés ? On laisse ce travail aux instituteurs,
animateurs et bénévoles, qui, dans les banlieues difficiles, se dévouent
corps et âme.
La mondialisation n'est pas une idée neuve en Occident. L'antiquité
gréco?latine se voulait mondiale, mais le monde était alors plus petit
qu'aujourd'hui. Il s'arrêtait à cette frontière au?delà de laquelle
sévissaient les Barbares. L'empire romain était virtuellement universel.
Il en va de même plus tard. avec ses empires européens qui se succèdent
en prenant souvent appui sur une Église qui se voulait catholique,
c'est?à?dire universelle. La colonisation des Amériques, puis de la
terre entière, à l'exception de la Chine et du Japon, fut une entreprise
universaliste, portée par la conviction qu'il était du devoir des
Occidentaux d'évangéliser et de civiliser l'humanité. L'utopie d'un
monde pacifié et rassemblé domine le XVIIIe siècle. L 'abbé de Saint?Pierre
en fut l'apôtre, Kant le penseur. Quelques années plus tard, la République
française se proclame universelle et déclare la paix à tous les peuples,
une Paix qui se transforme bientôt en guerre de libération, puis de
conquête. En 1848, c'est le même espoir qui ressuscite avec le romantisme
et le socialisme, dont Pierre Leroux et Victor Hugo sont les infatigables
prédicateurs. Mais, une fois encore, le rêve tourne au cauchemar et
l'Internationale ouvrière finit en Empire soviétique.
De l'abbé de Saint?Pierre à Gary Davis, cet Américain qui, après la
Seconde Guerre mondiale, déchira son passeport et se proclama citoyen
du monde, le rêve généreux de l'unité mondiale fut aussi un rêve dangereux
: l'histoire prouve qu'il a tôt fait de virer à l'impérialisme, à
la conquête, à la colonisation. Pour parler comme Jaurès, j'oserai
dire que la mondialisation porte en elle la guerre, comme la nuée
porte l'orage.
Mais quelle guerre ? Probablement pas celle qui jette deux armées
l'une contre l'autre, mais celle qu'on appelle la guerre économique
; elle ne tue pas directement, mais elle détruit les civilisations,
les traditions, les paysages, et, avec une rigueur impitoyable, elle
élimine les travailleurs en surnombre, remplaçant par des robots tous
ceux qui lui semblent incapables de satisfaire aux "impératifs
du rendement". Ainsi l'État met en place un immense hôpital où
sont recueillies et assistées les victimes de l'engrenage de la "compétitivité".
Ce qui est nouveau ce n'est pas la mondialisation, c'est l'identification
du libéralisme à la liberté du marché : ce qu'on appelle la pensée
unique. Pensée venue des États-Unis et qui se répand sur toute la
terre. Elle s'impose à tous les citoyens, comme en temps de guerre,
une guerre qui ne fait pas couler le sang mais qui débilite les esprits,
détruit des familles, angoisse la jeunesse et sape la société.
Ce libéralisme déchaîné a déjà conduit le monde au chaos et aux guerres
de masse dans les années 30, il profite de ce que le communisme a
laissé derrière lui un désert. Il a le soutien des États-Unis qui,
avec toutes leurs richesses, leur langue, leur puissance, sont déjà
à la tête d'un empire qu'ils n'ont même pas besoin d'imposer, tant
les autres peuples désirent les copier comme aux plus beaux jours
de Rome. La mondialisation est l'instrument de leur grandeur.
Quant à l'Europe, objet de sarcasme et d'anathème, elle n'a pas encore
compris ce qui la menace réellement. Alors on mondialise, c'est chic
et ça rapporte. Déjà les grandes entreprises trouvent l'Europe trop
petite, alors elles "délocalisent", et Renault ferme son
usine en Belgique. Cette mondialisation c'est la guerre du dedans,
la guerre partout. Le prix des hommes ne compte pas.
L'universalisation n'équivaut pas à l'informatisation, elle en est
même le contraire. Nous sommes bel et bien emportés dans une guerre
d'un type nouveau qui met en cause les civilisations. Elle balayera
les unes après les autres nos traditions, nos personnalités nationales.
Elle finira par accomplir ce dont avaient rêvé les staliniens : la
réduction de toutes les identités à une seule et même norme. L'Europe
unie peut résister. Elle en aurait la force, mais le veut?elle ? L'Europe
sera sociale ou ne sera, pas. Des syndicalistes belges et français
se trouvent maintenant au coude à coude. Au même moment vingt mille
personnes, Belges et Maghrébins mêlés, assistaient aux funérailles
de Loubna, la Marocaine de neuf ans assassinée par un pédophile. Ce
qui a été dit par les représentants des cultes et par la propre sœur
de Loubna était un exemple et portait un espoir. L'Europe est doublement
fille de l'Esprit : par la tradition chrétienne et par le pardon qui
fonda la Communauté; on aimerait l'entendre rappeler.
Jean-Marie DOMENACH
SOURCE : FRANCE CATHOLIQUE N° 2589 -21 MARS 1997