L'antiterrorisme contre le droit
L'arsenal juridique européen pour lutter contre les réseaux
islamistes, avec le projet de mandat d'arrêt unique, est liberticide.
Par Evelyne Sire-Marin, présidente du Syndicat de la magistrature.
La Commission européenne
a proposé, le 20 septembre, aux ministres de l'Intérieur
et de la Justice de l'Europe des quinze de pulvériser la procédure
d'extradition, d'augmenter les pouvoirs d'Europol et d'Eurojust (services
de coopération policière et judiciaire européenne
en matière de lutte contre la criminalité internationale),
et surtout d'étendre la définition des actes de terrorisme.
Les chefs d'Etat et de gouvernement
de l'Union européenne vont entériner comme un seul homme
ces projets liberticides, mais tellement dans le vent médiatique
et électoral. Ainsi, tout acte qui vise à menacer, à
porter gravement atteinte ou à détruire les structures
politiques, économiques ou sociales d'un pays sera passible de
deux à vingt ans de prison. Donc, les manifestations antimondialisation
et les arrachages de plantes transgéniques vont devenir des actes
terroristes. La semaine dernière déjà, le tribunal
de grande instance de Lure (Haute-Saône) a infligé un an
d'emprisonnement ferme à un homme qui avait crié «vive
Ben Laden».
Une législation d'exception
va donc désormais s'appliquer dans toute l'Europe à des
personnes soupçonnées d'actes terroristes, comme celle
dont s'est dotée la France depuis 1986, avec le manque d'efficacité
que l'on sait : délais de garde à vue allongés
(quatre jours), droits de la défense ignorés (il faut
attendre 72 heures de garde à vue pour pouvoir s'entretenir avec
un avocat), sections spéciales antiterroristes de parquet tiers
et de juges d'instruction (aux méthodes musclées et aux
résultats anorexiques). Il suffira d'être soupçonné
d'avoir commis une infraction punie seulement d'un an d'emprisonnement
pour être la cible éventuelle d'un mandat d'arrêt
européen ; c'est dire que pratiquement toutes les infractions
du code pénal français seront concernées, de l'usage
de cannabis aux assassinats, en passant par le séjour irrégulier
des étrangers.
Ainsi, tout Français
accusé par la police italienne de violences au sommet de Gênes,
d'homosexualité ou d'avortement par la police irlandaise pourra
être arrêté en France et transféré
devant les tribunaux de ces pays. Il était jusqu'ici impossible
à un Etat d'Europe de livrer l'un de ses citoyens nationaux à
un autre Etat pour qu'il y soit jugé.
Désormais, sous couvert
de la lutte contre le terrorisme, les manifestants, les étrangers
et les opposants à l'ordre néolibéral n'auront
qu'à bien se tenir !
(source : Libération)
sept. 2002