L’Irak dans l’actualité
de demain
Par Anne Morelli
professeure de Critique historique à l’U.L.B.
septembre 2002
Dans mon enfance, une journaliste du nom
de Geneviève Taboui, passionnait quotidiennement les auditeurs
de Radio-Luxembourg par une rubrique intitulée L’actualité
de demain. Elle captivait l’attention via une ritournelle "Attendez-vous
à savoir, chers auditeurs…" qui précédait
chacune de ses annonces prospectives.
Je ne suis pas futurologue,
je ne suis qu’historienne, et je ne prétends nullement
que le passé nous permette de prévoit l’avenir.
Mais l’analyse des mécanismes de la propagande de guerre
nous permette d’imaginer comment on chauffera l’opinion
publique dans les médias pour lui faire accepter la prochaine
guerre que prévoient les Etats-Unis contre l’Irak.
Je fais ici le pari que,
dans ce conflit aussi, la mobilisation des esprits se fera via les
principes que je vais passer en revue. Vous saurez ainsi dès
aujourd’hui ce que vous pouvez vous attendre à lire,
à voir et à entendre.
1. Nous ne voulons pas
la guerre : il va être indispensable pour justifier la guerre
dans l’opinion publique de présenter l’Irak comme
ayant provoqué la guerre. Il faut évidemment préparer
cette provocation. Il y aura donc un incident (spontané ou
non) qui sera présenté comme le défi auquel il
est indispensable de répondre. Ce défi pourrait être
le refus de l’Irak de recevoir de nouveaux inspecteurs du désarmement,
même si Scott Ritter, ancien chef de cette mission, assurait
dans une conférence au Palais du Luxembourg (Paris, 10 avril
2002) que lorsque ces inspecteurs avaient quitté l’Irak
en 1998, ils contrôlaient la totalité de l’infrastructure
de l’Irak afin de s’assurer qu’il ne reconstituait
pas son potentiel militaire. Mais attendez-vous aussi à voir
demain sur votre chaîne préférée un nouveau
vidéo-gag "prouvant" la complicité de Saddam
Hussein et de Ben Laden, attablés ensemble au petit-déjeuner
avec un exemplaire récent du New York Times, ou des prisonniers
de Guantanamo révélant miraculeusement leur lien avec
l’Irak, ce lien que la C.I.A. et le Pentagone aimeraient tant
établir depuis plus d’un an.
2. L’Irak est seul
responsable de la guerre. Bien que les Etats-Unis aient depuis des
mois annoncé froidement qu’ils veulent en finir avec
le régime avec lequel ils rêvent d’en découdre
depuis la révolution provoquée par le parti Baas en
1958, l’incident prévu en 1 permettra de conclure que
les Irakiens l’ont bien cherché et que la totale responsabilité
du conflit leur incombe. La guerre que mèneront les Etats-Unis
sera, même si cela semble difficile à imaginer, l’Irak
ne les menaçant pas, une guerre défensive.
3. Le chef du camp adverse
a le visage du diable. Une campagne de démonisation du leader
adverse sera à ce moment nécessaire. On précisera
d’ailleurs qu’on va se battre contre lui, pas contre les
Irakiens. Comme pour le Keiser, lors de la seconde guerre mondiale,
on le présentera comme un monstre sanglant sans pareil. Dans
le cas de Saddam Hussein il n’est pas faux qu’il dirige
un régime autoritaire (qui a notamment interdit et décimé
le parti communiste, où il n’y a ni grève, ni
syndicat indépendant…) mais il y a d’innombrables
régimes (Turquie, Tunisie, Arabie-Saoudite,…)qui présentent
les mêmes caractéristiques et que nous soutenons. Attendez-vous
donc à ce que le dirigeant irakien soit accusé de cruautés
exceptionnelles (par exemple il ferait couper la langue à ceux
qui disent du mal de lui et ferait, comme Hitler, décapiter
ses opposants) mais aussi d’être dément, psychotique,
paranoïaque, comme le seraient d’ailleurs tous nos ennemis
(Milosevic…) au contraire de nos propres dirigeants, modèles
d’équilibre et de clairvoyance. Saddam Hussein sera le
Hitler du moment (sa moustache sera raccourcie pour l’occasion
!) comme bien d’autres avant lui. Mais par contre on n’osera
plus ironiser sur le rôle de son fils, pré investi comme
successeur, de peur de créer certaines analogies avec la famille
Bush.
4. Pour chauffer l’opinion
politique, les médias insisteront sur une différence
essentielle : notre camp défend une noble cause au contraire
de l’Irak. On ne parlera que très peu des enjeux économiques
ou géostratégiques de la guerre, encore moins d’une
revanche du fils par rapport à une pseudo défaite de
son père, mais beaucoup de démocratie, d’humanisme
et de droits de l’homme (ou de la femme). Pourtant l’enjeu
essentiel de cette guerre contre l’Irak sera bien sûr
le contrôle d’immenses gisements de gaz et de pétrole
et d’une zone stratégiquement importante, entre la Russie
et la Chine. N’oublions pas que l’Irak a eu l’outrecuidance
de vouloir disposer lui-même des revenus de son pétrole
et que cette velléité d’indépendance indispose
profondément les compagnies pétrolières. Elles
exigent donc leur libre accès à ces gisements, qui serait
grandement facilité si un allié des Etats-Unis remplaçait
Saddam Hussein et permettait aux troupes U.S. de se déployer
dans la région comme c’est aujourd’hui le cas au
Kosovo. Par son refus de se plier aux volonté américaines,
l’Irak est un mauvais exemple qu’il faut châtier
avant qu’il ne fasse des émules. Mais, je vous le répète,
ces buts réels de la guerre ne seront pas -ou très rarement-
évoqués. Par contre, attendez-vous à entendre
présentés trois motifs, avancés déjà
pour justifier la guerre de 1914-1918 : - Notre camp est celui de
la démocratie (en 1914, notre camp comprenait le tsar de Russie,
pour la prochaine guerre il comprendra bien aussi des tyrans mafieux
ou des émirs dictateurs). - Nous défendons les droits
d’un petit peuple (hier les Koweïtiens ou les Kosovars,
demain peut-être les Kurdes qu’on laisse tranquillement
exterminer s’ils vivent en Turquie). - Nous luttons contre le
militarisme (souvenez-vous à ce propos qu’on nous présentait
sans rire en 1991 l’armée irakienne comme la 3ème
du monde). Quand notre camp attaquera, remarquez que cela n’aura
évidemment rien à voir avec le militarisme. À
ces buts classiques, nous pouvons ajouter aujourd’hui une pointe
de féminisme, politiquement correcte. L’O.T.A.N. a envahi
le Kosovo pour empêcher les Albanaises d’être violées,
les États-Unis ont bombardé l’Afghanistan pour
libérer les femmes de la burgha. Même si l’Irak
est, de loin, le pays de la région le plus en pointe en ce
qui concerne la condition de la femme, il n’est pas à
exclure que cet argument (porteur pour la moitié féminine
au moins de l’opinion publique) soit invoqué. Des journaux
(cf. Vif-Express 15 mars 2002) ont déjà relevé
que Saddam Hussein manquait totalement de compréhension avec
les prostituées de son pays !
5. La propagande nous fera
part à ce moment-là d’atrocités perpétrées
par l’ennemi irakien. Mais nous n’aurons peut-être
plus à l’esprit tous les bobards précédents
auxquels nous avons cru. Ils ont semé l’indignation,
nous ont fait accepter la guerre au moment-même, mais ont été
démentis après la guerre, après avoir joué
leur rôle : boches coupant en 1914 les mains de tous les bébés
belges ou soldats irakiens arrachant les bébés koweïtiens
de leurs couveuses, auront certainement leurs homologues dans la préparation
psychologique ou la justification du prochain conflit. La seule chose
qu’on ne peut prévoir actuellement est le détail
de ces bobards : il pourrait s’agir de l’équarrissage
de peau humaine ou de toute autre excentricité peu productive.
Quant à nos atrocités, elles seront inévitablement
présentées comme des bavures involontaires. L’abri
d’Amariya à Bagdad a été frappé
de missiles perforants américains le 13 février 1991,
lors de la précédente guerre contre l’Irak. Quatre
cents civils irakiens y ont été brûlés
vifs mais ce n’était qu’une regrettable erreur,
d’ailleurs imputable aux Irakiens car le bruit courait que S.
Hussein avait son quartier général sous l’édifice.
C’est donc lui le monstre qui se servait de non-combattants
comme boucliers humains et nous n’avons fait que tenter de le
débusquer !
6. L’ennemi utilise
des armes non-autorisées. Selon les époques il s’agissait
des gaz asphyxiants ou des sous-marins, des balles dum-dum ou de la
bombe atomique. Même si, de l’avis des experts tels Scott
Ritter, en 1996, 90 à 95% des usines et des appareils de production
utilisés par l’Irak pour produire des armes biologiques,
chimiques, nucléaires et des missiles balistiques avaient été
contrôlés comme effectivement détruits, cette
question ne manquera pas de ressurgir. En 1991, on avait chauffé
l’opinion publique en nous montrant des hyper-canons irakiens
qui se sont révélés par la suite être…fantomatiques
! Attendez-vous donc à entendre parler ou à voir les
images des armes non autorisées de l’Irak. Ce seront
peut-être des bombes atomiques de poche ou des virus de la variole,
je ne peux le préciser, mais cela m’étonnerait
que cet argument ne soit pas utilisé. Je ne pourrai cependant
m’empêcher de penser à ce moment-là que
le seul pays à avoir jusqu’à ce jour lancé
la bombe atomique contre des villes ennemies est les Etats-Unis et
que le virus dit de l’anthrax ne semble pas avoir vu le jour
hors de leurs frontières…
7. Peu après le
déclenchement des opérations devrait intervenir un autre
thème : Nous subissons très peu de pertes tandis que
celles de l’ennemi sont énormes Attendez-vous donc à
apprendre immédiatement que les Irakiens n’opposent aucune
résistance, sont heureux d’être libérés
et ont tant de pertes qu’ils désertent massivement. Ce
sera peut-être vrai mais cela pourrait être faux. En Yougoslavie,
Jamie Shea, porte-parole de l’O.T.A.N., avait lancé ce
type de nouvelle, reprise à l’unanimité à
la une des chaînes de télévision mais qui s’est
avérée fausse. L’armée yougoslave n’a
pas enregistré de désertions massives. Quant aux scènes
de liesse attendant d’éventuels libérateurs, des
Sudètes libérés par Hitler aux Parisiens acclamant
avec le même enthousiasme Pétain et de Gaulle, nous devrions
être blasés de ces images pas forcément significatives
d’autre chose que de la versatilité des foules. Si les
opérations contre l’Irak se mènent sur terre,
elles devraient forcément -au contraire des bombardements qui
n’entraînent que des pertes unilatérales- entraîner
des deux côtés des pertes humaines, même minimes
du côté américain. Mais jamais la propagande de
guerre ne montre nos propres pertes humaines, à moins que cela
ne soit à mettre au registre des cruautés de l’ennemi.
Attendez-vous donc à voir les images de militaires irakiens
morts mais pas de civils irakiens (car cela laisserait à penser
qu’il ne s’agit pas de notre part d’une guerre totalement
chevaleresque), ni de militaires américains morts car cela
mettrait en doute l’image de la guerre propre et du risque zéro
pour les boys américains. Les images de militaires américains
qui nous seront présentées seront celles de combattants
superman, de libérateurs ou de bienfaiteurs de l’humanité
apportant -d’une main du moins, l’autre étant occupée
par leur arme- aide et protection à la population irakienne.
Avec un peu de chance, vous devriez voir des militaires américains
avec des bébés sur les bras, distribuant des vivres
à des femmes et des enfants irakiens reconnaissants.
8. Tout conflit passe plus
facilement si des artistes et intellectuels soutiennent la guerre.
En 1914, 93 des plus grands noms de l’élite scientifique
et intellectuelle allemande avaient soussigné un manifeste,
en appui au Keiser et à l’armée allemande, victimes
selon ce manifeste d’odieuse médisances. En 2002, des
intellectuels américains ont fait de même pour la guerre
contre l’Afghanistan. Leur appel à soutenir la guerre
a été largement médiatisé dans la presse
européenne tandis qu’un appel en sens contraire, opposé
aux bombardements et provenant d’autres intellectuels américains,
n’a -lui- eu qu’un écho tardif et n’a pas
fait la une des médias en Europe. Attendez-vous donc à
lire de telles pétitions de soutien d’intellectuels américains
-et de leurs petits frères européens- à leur
gouvernement lorsqu’il déclenchera la guerre contre l’Irak.
Par ailleurs, attendez-vous aussi à voir -aux Etats-Unis comme
en Europe- des images de shows divers en soutien à la guerre
: lors de la guerre contre la Yougoslavie, peu d’artistes mobilisés
avaient osé, tel Arno, résister aux sirènes des
médias, et refuser ce type de prestations militaro-fantaisistes.
Britney Spears, ou Marilyne Monroe, ou une autre encore, encouragera
de sa voix et de ses charmes le moral des troupes américaines
avant leur départ pour le front américain. Cet appui
ne sera évidemment pas le résultat de leur réflexion
politique mais donnera au public l’impression que la guerre
est soutenue unanimement.
9. La propagande de guerre
exige que notre cause soit présentée à l’opinion
publique comme une cause sacrée. L’Irak étant
un pays laïque, il sera un peu difficile de présenter
ce conflit comme étant celui de l’occident chrétien
(le christianisme est aussi la religion du vice-premier ministre irakien
Tarek Aziz) contre l’islam. Mais pourquoi pas ? En outre, attendez-vous
à entendre sans arrêt le manichéisme séparer
les deux camps. Nous serons le bien, le camp de la démocratie,
de l’humanisme, de la liberté, de la libre-entreprise.
L’Irak sera le mal, l’état voyou, la tyrannie,
la dictature. En cela la défense de notre cause aura un caractère
sacré. Dieu soutiendra l’Amérique, Satan soutiendra
l’Irak, et pour accentuer le contraste, le président
américain ponctuera encore quelques-uns de ses discours d’émouvants
" God blessed America " ou " In God we trust ".
10. Enfin, ceux qui mettraient
en doute cette propagande seront considérés comme des
traîtres. Ils ne croiraient pas que les Irakiens ont voulu la
guerre, provoquent sciemment des atrocités, sont dirigés
par un monstre sanguinaire et ne respectent pas les lois de la guerre
? Tandis que notre camp, contraint à la guerre, défend
une noble cause avec des armes légales et des combattants chevaleresques
qui ne commettent qu’involontairement des bavures ? Attendez-vous
à les voir traités d’agents de Saddam Hussein,
de fossoyeurs de la démocratie, de pacifistes attardés,
de dangereux inconscients. C’est ainsi que passera sans problème
dans l’opinion publique l’agression contre l’Irak
(pardon : la juste défense de la démocratie et de la
libre-entreprise contre l’Irak).
Depuis plus d’un
siècle, ces principes de la propagande de guerre ont toujours
fait recette. Attendez-vous donc à les retrouver bientôt
appliqués dans vos quotidiens, hebdomadaires, chaîneq
de radio et de télévision préférés.
Cf. Anne Morelli, Principes
élémentaires de propagande de guerre, utilisables en
cas de guerre chaude, froide, ou tiède, Labor 2001
Publié sur : http://acontrecourant.be/L-Irak-dans-l-actualite-de-demain.html