La Shoah comme religion
Le 16 décembre 2000
Chers collègues
En marge de cette lamentable
«affaire Michaud», permettez-moi, pour votre information,
de vous signaler ces deux références disponibles sur Internet.
Vous pourrez les vérifier en vous rendant aux adresses indiquées.
Je pense qu'elles jettent un éclairage particulier sur le contexte
entourant toute cette affaire.
Le premier article, tiré
du quotidien français de gauche Libération, est signé
par une éminente spécialiste de l'histoire juive.
Le second, rédigé
par un autre spécialiste, provient d'un site internet réputé
de défense contre ce qu'on appelle le négationnisme.
Bien à vous.
Stéphane Stapinsky
Historien
*********
Première référence:
Les bien-pensants, juifs
ou non, expient en ranimant la flamme du souvenir face aux descendants
de l'Holocauste.
La Shoah comme religion
Par ESTHER BENBASSA
Esther Benbassa est directrice
d'études à l'Ecole pratique des hautes études,
où elle est titulaire de la chaire d'histoire du judaïsme
moderne, et auteur notamment d'«Israël imaginaire»
(avec J.-C. Attias, Flammarion, 1998) et d'une «Histoire des juifs
de France» (Seuil, 2e éd., 2000).
Libération, 11 septembre
2000
Les juifs nord-africains,
qui eurent la chance d'échapper à l'extermination sans
avoir toujours mené la belle vie pendant les années noires,
prennent en Israël le chemin de la religiosité radicale.
Deux livres récemment parus aux États-Unis font couler
beaucoup d'encre, celui de Peter Novick, The Holocaust in American Life
(éd. Houghton Misslin 1999) et, tout dernièrement, celui,
fort provocateur, de Norman Finkelstein, The Holocaust Industry (éd.Verso
2000). Tous deux évoquent la place pathologique que la Shoah
en est venue à occuper dans la vie américaine, identifiant,
chacun à sa manière, ses perversions et ses distorsions.
Plus proches de nous, quelques joutes littéraires de nos penseurs
parisiens font écho à certaines des préoccupations
de ces auteurs américains. Quelle est donc la fonction assignée
aujourd'hui à la Shoah dans l'identité juive? Quel sens
donner à une omniprésence allant bien au-delà de
sa signification réelle comme événement historique
et de ses répercussions tragiques sur le destin juif contemporain?
Il ne s'agit pas, ici, de remettre en question ce que fut la Shoah,
ni le nombre de ses victimes, ni le poids de ses souffrances, mais de
mesurer les dangers que courent ceux qui en font l'élément
majeur de leur identité, soit pour remplacer la tradition et
la culture juives perdues, soit, tout simplement, pour se situer dans
la différence.
Je suis une praticienne de
l'histoire des juifs, qui écris cette histoire et l'enseigne.
Quelle ne fut ma surprise le jour où, à ma sortie d'un
amphithéâtre bondé, un étudiant me poursuivit
pour me dire: «Comment est-il possible que vous enseigniez la
Shoah sans pleurer, le sourire aux lèvres?» Pendant des
semaines, cet auditeur me persécuta pour me rappeler sa vérité.
Pour dispenser un savoir acceptable sur ce sujet, il convenait de se
transformer en Sarah Bernhardt et de ressentir au plus fort l'émotion,
pour la communiquer. En fait, on me renvoyait là à l'ineffabilité
de la Shoah. Mais comment vivre avec ce poids? Il ne s'agit plus, ici,
de partager les vicissitudes d'une histoire commune, mais de s'infliger
fantasmatiquement les souffrances d'un peuple pour avoir le droit d'en
faire partie. Le prix est plus qu'élevé.
La guerre des Six Jours,
en 1967, a marqué un tournant pour nombre de juifs, suscitant
un retour à différentes formes de judéité.
Israël et la Shoah, qu'on appelait alors l'Holocauste et qu'on
nomme encore ainsi aux États-Unis, s'entremêlent pour devenir
des éléments essentiels de l'identité des ex-juifs
imaginaires. Comme s'ils venaient combler une béance de judaïsme
traditionnel. Au fil des années, la mémoire du passé,
la mémoire de la Shoah se sont imposées jusqu'à
parfois étouffer, aujourd'hui, la vie. Jusqu'à légitimer
une étonnante tendance à la victimisation. C'est ainsi
que, dans un Occident où l'antisémitisme est actuellement
loin de représenter un quelconque danger pour le quotidien des
juifs, on traque chaque mot suspect, chaque phrase, le moindre cyberdérapage.
On n'a jamais revêtu les habits de la victime avec autant de complaisance
que maintenant. Peut-on ouvrir un périodique juif sans y lire
un article sur l'antisémitisme ou la Shoah?
La victimisation immunise
le juif contre toute critique et immunise par là même Israël.
Gare à ceux qui enfreignent cette règle, vite traités
d'antisémites, même lorsqu'ils sont eux-mêmes juifs!
Une attitude diasporique éloquente, lorsqu'on la compare à
la distanciation avec laquelle certains Israéliens commencent
à regarder leur passé, y compris la Shoah, et leur mythologie
nationale. Ces derniers ont sans doute moins besoin d'une identité
juive que les juifs de la diaspora, sur qui pèse l'épée
de Damoclès d'une assimilation réelle ou imaginaire. Avec
l'Intifada, la place d'Israël dans l'identité juive a cependant
été quelque peu ébranlée. Restent l'antisémitisme
et le souvenir de la Shoah, qui préservent la cohésion
du groupe. La nouvelle religion séculière a besoin d'exégèses,
comme l'ancienne. Livres, mémoires, témoignages, colloques,
commémorations étoffent son contenu, lui donnent une assise.
Ses entrepreneurs publics
veillent sur son temple. À la pratique religieuse, aux devoirs
du culte, se substitue l'incontournable devoir de mémoire. L'unicité
de la Shoah est offensivement brandie, quitte à occulter d'autres
génocides, âprement distingués de celui des juifs.
Elle joue un peu le rôle, dans cette nouvelle religion séculière,
de l'élection du peuple juif dans la religion traditionnelle.
De leur côté,
face aux victimes et à leurs descendants, les bien-pensants expient
en ranimant la flamme du souvenir. La presse non juive, les intellectuels,
les politiciens, dans une sorte de désir de purification, s'immiscent
dans un culte qui renforce la victimisation des adeptes de la nouvelle
religion et leur confère, en dernière analyse, le statut
de juifs. Le cercle est vicieux, on n'en sort pas. À cela s'ajoutent
des intérêts divers, pas toujours des plus nobles, et qui
ne concernent guère les rescapés ou le simple quidam juif.
On croit que la Shoah rapporte, sous forme de papier ou de parole. On
entre là de plain-pied dans ce que les Américains nomment
le Shoah business. L'acharnement récent sur les banques suisses,
au sujet des comptes en déshérence, a ainsi pris des proportions
qui agacèrent plus d'un non-juif et plus d'un juif.
Aujourd'hui, surtout aux
États-Unis, la philanthropie juive s'exerce amplement au nom
de la pérennisation de la mémoire de la Shoah. L'argent
afflue pour créer des chaires sur l'antisémitisme et le
génocide, pour financer des musées, des recherches. Comme
si rien d'autre n'était important ou n'avait existé. Un
exemple suffira: qui se penchera sur le sort des juifs dans les pays
de l'Est après la chute du communisme rencontrera des dizaines
de travaux subventionnés par des organismes de recherche juifs,
et dans leur majorité consacrés à l'antisémitisme.
A croire que, dans ces pays, l'anéantissement des juifs, déjà
peu nombreux, est proche! Et pourtant il n'en est rien, ces travaux
eux-mêmes le reconnaissent. Mais il est quasi impératif
de voir ou de chercher à voir le mal partout, puisque les institutions
donatrices vivent de ce mal. Peut-on sans risque écrire un livre
ou prononcer une conférence sur les juifs ou sur le judaïsme
où l'on n'aligne pas les expulsions et les persécutions?
La réponse est non. L'histoire des juifs est appréhendée
sur fond de l'expérience de la Shoah. On attend qu'elle soit
écrite dans cette perspective, elle doit d'abord servir à
expliquer le cataclysme. Par démagogie, certains ouvrages flattent
cette vision téléologique des choses.
Cette récupération
historique ne date pas d'aujourd'hui. Après l'indifférence
à laquelle furent en butte, à leur arrivée en Israël,
les survivants de la Shoah, vint le temps de la commémoration,
instaurée en 1951. Le génocide est traditionnellement
présenté comme la justification ultime du sionisme et
de la fondation d'Israël, dans le cadre d'une reconstruction historiographique
où cette fondation, en 1948, devient la fin heureuse de l'histoire
des juifs. Les «nouveaux historiens» israéliens,
ceux qu'on appelle aussi les «post-sionistes», ont, pour
leur part, montré comment la Shoah fut utilisée pour renforcer
les sentiments nationalistes et la mise en avant dans le conflit israélo-arabe.
Arafat n'a-t-il pas souvent été comparé à
Hitler? Cette division du monde entre bons et mauvais, victimes et bourreaux,
juifs et antisémites brouille les pistes et masque les réalités.
Dans cette vision manichéenne, les vraies victimes sont les ashkénazes.
Comme ils ont été les seuls artisans du sionisme et les
seules chevilles ouvrières de l'État d'Israël. On
connaît les conséquences de cette mythologie au sein de
la société israélienne, érigeant les séfarades,
en l'occurrence les juifs originaires des terres d'islam, en «autres»,
comme les Palestiniens. Une exclusion qui continue à influer
sur la vie politique du pays.
En 1977, les exclus d'hier
firent venir au pouvoir le Likoud pour faire payer au Parti travailliste
le traitement humiliant qu'il leur avait infligé. Aujourd'hui,
le Shas exprime une sorte de retour du refoulé, avec les excès
qu'on connaît et qui mettent en péril la paix future. Ces
séfarades ne sont pas non plus en tête des victimes du
génocide. Certes, on oublie que les séfarades des Balkans
furent exterminés dans leur quasi-totalité et que des
villes comme Salonique, Belgrade, Sarajevo, avec des populations juives
considérables, se retrouvèrent, au lendemain de la guerre,
Judenrein («pures de juifs»). Morts une première
fois dans les camps, une seconde fois dans la mémoire. Pas assez
victimes, sont-ils des juifs? Oui, mais... Le bon juif, le vrai juif
serait-il celui qui a le plus souffert? Et, pour cela, le passage par
les camps serait-il nécessaire? A défaut de pouvoir embrasser
la religion séculière de la Shoah, les juifs nord-africains,
qui eurent la chance d'échapper à l'extermination sans
pour autant avoir toujours mené la belle vie pendant les années
noires, prennent en Israël le chemin de la religiosité radicale.
À défaut de devenir de bons Israéliens, parce que
ni ashkénazes, ni d'origine européenne, ni pionniers sionistes,
ni totalement laïques, les voilà au moins de bons juifs
par la grâce du Shas. Tandis qu'en France, certains de leurs homologues,
jeunes et moins jeunes, en sont plus ou moins réduits à
la culpabilisation, faute d'ancêtres anéantis qui les justifieraient.
Par-delà le lobby de la Shoah, ses récupérations
politiques et intellectuelles, ses faiseurs larmoyants, ses compromissions
financières, son centre Simon-Wiesenthal à Los Angeles,
sorte de Disneyland du génocide, par-delà ses faussaires
comme Jerzy Kosinski et Benjamin Wilkomirski, et par-delà son
«industrie», qu'en est-il vraiment de la Shoah, de celle
vécue dans la chair? Une définitive banalisation la guette,
dans ce flot de paroles et d'images qui vouent les rescapés à
la solitude. Et si, un jour, à son tour, comme Israël récemment,
la Shoah perdait, elle aussi, en diaspora, sa force identitaire, avec
quoi comblera-t-on le vide?
Halte à l'instrumentalisation!
N'est-il pas temps de transmettre ce qu'est, au vrai, le judaïsme:
la vie, l'éthique et le respect des morts?.
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Deuxième référence:
Il provient d'un site anti-révisionniste:
Ressources documentaires sur le génocide nazi et sa négation
(http://www.anti-rev.org)
Enzo Traverso: La
singularité d'Auschwitz
Hypothèses, problèmes
et dérives de la recherche historique in «Pour une critique
de la barbarie moderne. Écrits sur l'histoire des Juifs et de
l'antisémitisme».
Nouvelle édition revue et augmentée
ISBN 2-904189-02-1 © Éditions. Page deux 1997.
http://www.anti-rev.org/textes/Traverso97b8/body.html
Source des extraits: dernière
partie du texte: La singularité d'Auschwitz et l'« usage
public de l'histoire »
«Considérer
Auschwitz comme un paradigme de la barbarie du XXe siècle signifie
en faire la voie d'accès à ses différentes manifestations,
et non l'objet d'une focalisation exclusive. Cette dernière me
paraît inacceptable tant sur le plan éthique, car elle
contribue à hiérarchiser, marginaliser et oublier les
victimes d'autres violences (sans oublier les victimes non juives du
nazisme), que sur le plan épistémologique, car une fois
expulsé de son contexte historique - l'ensemble des violences
du siècle - le génocide juif devient à son tour
complètement incompréhensible. Les exemples des dérives
d'une telle focalisation exclusive sont nombreux. Il suffit de penser
à l'historien américain Bernard Lewis, pour lequel l'unicité
de la Shoah est indiscutable, mais qui doute du génocide des
Arméniens perpétré dans l'empire ottoman en 1915
29. On pourrait évoquer aussi le débat suscité
par la guerre en Yougoslavie. Pendant ce conflit, le scandale majeur,
aux yeux de certains, n'était pas les épurations ethniques
mais l'outrecuidance de ceux qui osaient - à tort - les assimiler
aux crimes nazis. Un mauvais usage du comparatisme a ainsi révélé
une sacralisation consternante de la singularité de la Shoah.
C'est avec une attitude bien plus digne que Marek Edelman, l'un des
derniers survivants de l'insurrection du ghetto de Varsovie, a présenté
ces récents massacres comme «une victoire posthume de Hitler.»
«Les négateurs
de la singularité d'Auschwitz ne sont pas tous des révisionnistes
; ceux qui la revendiquent peuvent parfois faire preuve d'un grand aveuglement
à l'égard d'autres violences. Les uns et les autres peuvent
instrumentaliser cet événement à des fins douteuses.
La meilleure façon de préserver la mémoire d'un
génocide n'est certes pas celle qui consiste à nier les
autres, ni celle qui consiste à en ériger un culte religieux.
La Shoah a aujourd'hui ses dogmes - son incomparabilité et son
inexplicabilité - et ses redoutables gardiens du Temple. Reconnaître
la singularité historique d'Auschwitz peut avoir un sens seulement
si elle aide à fonder une dialectique féconde entre la
mémoire du passé et la critique du présent, dans
le but de mettre en lumière les fils multiples qui relient notre
monde à celui, bien récent, dans lequel est né
ce crime. »
Stéphane Stapinsky
Adjoint à la rédaction
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